Amérique du Nord

Les immigrants africains francophones aux Etats-Unis

Matthieu Wibault

Publié le 25 juin 2006

Lorsqu’est évoquée l’immigration africaine vers les Etats-Unis, il est souvent entendu, bien mal à propos, que cette migration concerne des populations anglophones. Les Africains issus des anciennes colonies françaises et belges, dont le référent culturel serait nécessairement plus proche de la France, se rendraient quant à eux naturellement vers les anciennes métropoles de langue française.
Or, si cela fut en partie vrai, les choses ont beaucoup évolué depuis une vingtaine d’années. Qui s’est rendu dans le quartier noir « historique » de New York qu’est Harlem, n’a pu qu’être interpellé par la présence d’une forte communauté africaine ayant le français en partage. Au point de tomber dans l’excès inverse et de se demander si finalement, les Africains francophones ne constituent pas, à New York comme dans le reste des Etats-Unis, la majorité des immigrants subsahariens.

Retour historique sur les vagues d’immigration africaines francophones.

En réalité, les chiffres du Bureau du Recensement américain ne laissent pas de place au doute. Pour des raisons historico-culturelles et linguistiques, les nouveaux immigrants venus d’Afrique noire sont, dans leur grande majorité, issus de pays anglophones. Les Nigérians forment ainsi la plus importante communauté nationale, avec près de 150 000 ressortissants, suivis de près par les Ghanéens. Les autres nations fortement « pourvoyeuses » d’immigrants se situent dans la corne Est de l’Afrique. En 2000, plus de 20 % des Africains présents aux Etats-Unis venaient des quatre pays que sont l’Ethiopie, la Somalie, le Soudan et le Kenya. Enfin, de nombreux réfugiés anglophones arrivés du Liberia, d’Erythrée ou de la Sierra Leone se sont établis aux quatre coins de l’espace américain.
Pourtant, si les immigrants d’Afrique francophone ne sont encore qu’une minorité, ils semblent vouloir rattraper leur retard. Leur migration a en effet été plus tardive. Elle fut dans un premier temps un mouvement par défaut, la France n’étant plus en mesure d’accueillir tous les candidats à l’émigration issus de son ancien empire colonial d’Afrique{1} . Alors que depuis les années 1960 - et parfois même bien avant -, les migrants subsahariens francophones se rendaient dans l’ex-métropole florissante des « Trente glorieuses », la crise économique consécutive au premier choc pétrolier allait brusquement changer la donne. A mesure que la situation économique se dégradait, le recours à une main-d’œuvre étrangère se fit moins pressant et vers le milieu des années 1970, la France tout comme la Belgique, destinations traditionnelles des Africains de langue française, mirent un frein à l’immigration de masse. Comme au même moment, les autres grands pays européens d’immigration adoptèrent des législations plus restrictives, les Africains francophones - comme anglophones d’ailleurs - durent se résoudre à trouver de nouvelles destinations et commencèrent à lorgner vers le Nouveau Monde.
Les premiers groupes d’immigrants francophones furent ainsi, à l’orée des années 1980, des vendeurs mourides{2} sénégalais qui s’enracinèrent à New York, bientôt rejoints par nombre de leurs compatriotes{3} puis par d’autres commerçants ouest-africains. Il s’agissait alors de vendeurs ambulants venus conquérir le marché américain et déverser autour d’Harlem des produits « exotiques » très en vogue, notamment parmi les noirs-américains un tant soit peu afrocentristes{4} .
Dans le même temps, l’insertion à marche forcée du continent noir dans la mondialisation économique et les politiques d’ajustements structurels de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International (avec l’insistance mise sur les privatisations) eurent des effets dévastateurs en Afrique subsaharienne{5} . Devant la fermeture des frontières européennes, les Africains francophones cherchèrent inévitablement à rejoindre leurs pairs ayant établi une « tête de pont » sur le sol américain. La loi de réforme de l’immigration de 1986 (Immigration Reform and Control Act) et l’amnistie qu’elle comportait, permit aux vendeurs de rue ouest-africains de régulariser leur situation et de bénéficier - bien qu’à une échelle encore très modeste - des possibilités du regroupement familial.
En réalité, la véritable poussée migratoire de populations africaines francophones intervint surtout après 1990, alors que les premiers réseaux nationaux ou familiaux commençaient à se structurer, prélude nécessaire à l’amplification du mouvement migratoire. C’est à cette période en effet, le 11 janvier 1994, que sous la pression du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, les quatorze pays de la zone franc décidèrent de dévaluer le CFA de 50 %.{6} Cette mesure visant à relancer la compétitivité des nations concernées atteignit brutalement les populations du bassin ouest-africain qui du jour au lendemain virent les prix à la consommation passer du simple au double. Elle constitua indéniablement un facteur répulsif important pour nombre de citadins dont le pouvoir d’achat avait été sérieusement affecté et explique en grande partie la nouvelle pression migratoire alors dirigée vers les Etats-Unis. Des vagues successives d’immigrants posèrent alors pied autour des métropoles de la côte Est. Alors que les Centrafricains (Camerounais, Congolais..) ont élu domicile dans des Etats aussi divers que le Maryland ou la Californie, les ouest-africains ont clairement fait de New York leur capitale. Toutefois, le temps aidant, les immigrants se sont dispersés dans d’autres agglomérations comme Chicago, Philadelphie ou Washington, la capitale fédérale abritant par ailleurs depuis toujours d’importantes délégations diplomatiques.
Durant cette période de croissance migratoire, entre 1995 et la fin de l’année 2004, les services américains de l’immigration chiffrent à environ 45 000 le nombre d’Africains francophones à s’être installés sur le territoire national. Cela ne représente pas tout à fait 10 % de l’immigration globale en provenance d’Afrique noire, estimée à 494 491 durant cette décennie. Les sources officielles estiment à 8 605 le nombre de Camerounais{7} à être entrés sur le territoire, parallèlement aux 6 003 Togolais, 5 366 Sénégalais, 4 762 Nigériens, 4 645 Ivoiriens ou encore 2 738 Congolais. Toutefois, nous sommes en droit de douter de l’exactitude de ces statistiques, du fait d’un nombre important d’immigrants clandestins. Ainsi, en 1990, le recensement chiffrait à 2 287 le nombre de Sénégalais installés aux Etats-Unis, alors qu’à la même date, de nombreuses études faisaient état d’environ 10 000 Sénégalais pour la seule ville de New York. Beaucoup de militants associatifs africains estiment que le Bureau du Recensement tout comme les services de l’immigration sous-estiment de manière considérable le nombre des subsahariens francophones présents aux Etats-Unis. La raison en est simple. Comme pour les autres immigrants, les Africains entrés illégalement dans le pays sont réticents à participer au recensement et pour la plupart évitent de faire appel aux services de l’Etat (services de santé notamment). Ils ne rentrent pas non plus dans les chiffres des services migratoires puisqu’ils pénètrent généralement sur le territoire américain munis d’un un visa touristique - et non d’un visa de travail - avant de se fondre dans l’immensité du territoire. En conséquence, l’immigration des Maliens a probablement été beaucoup plus massive que les 1 092 nouveaux entrants annoncés. De même, ne sont officiellement répertoriés que 751 Béninois, 421 Burkinabés ou 272 Gabonais. Nous pouvons gager qu’ils ont été au moins deux fois plus nombreux à s’installer durablement aux Etats-Unis. Parmi les immigrants francophones figurent aussi des réfugiés que l’on compte parmi les 1 188 Rwandais, les 587 Burundais ou les 2 162 ressortissants du Congo-Kinshasa, autant de pays en proie à de terribles guerres civiles.
Ainsi, à partir du milieu des années 1990, dès lors que la présence d’un embryon de communauté fut établi et que la bonne intégration économique des immigrants fut attestée, de nombreux candidats potentiels optèrent prioritairement pour les Etats-Unis, comme l’atteste ce jeune chauffeur de taxi ivoirien interrogé sur le choix de sa destination{8} : « En fait, j’ai reçu mon visa pour la France et pour les Etats-Unis le même jour et j’ai choisi les Etats-Unis », avant de concéder de lui-même : « Ici ce n’est pas facile pour nous qui parlons français ». D’aucuns affirment aujourd’hui que les Etats-Unis sont devenus pour les francophones comme pour les autres émigrés africains potentiels (anglophones ou lusophones) la destination privilégiée. D’après Georges Courade, même en « Francophonie », « à la bourse des valeurs migratoires (…) la France n’est plus une destination recherchée » {9}. Si les faits nous prouvent chaque jour que l’Europe demeure convoitée par des milliers de jeunes africains, l’aveu d’un immigrant rescapé, en octobre dernier, des barbelés de Ceuta et Melilla ne cesse de nous interpeller. Arrivé miraculeusement sur le territoire espagnol, ce dernier évoque avec une gravité non feinte la suite de son parcours : « de toute façon ce n’est pas l’Europe qui m’intéresse…Je ne veux pas rester en Europe, je veux aller en Amérique ».

Les Etats-Unis, terre d’accueil des africains francophones ?

Les Etats-Unis sont donc aujourd’hui devenus le nouvel Eldorado pour beaucoup d’Africains francophones et New York semble de jour en jour ravir un peu plus à Paris la place de capitale chimérique à rejoindre. Car la France n’est plus dans l’inconscient collectif l’Eden jadis tant convoité par les émigrants. Au rehaussement des barrières frontalières s’est ajouté au fil des ans un processus de désenchantement vis-à-vis de la prétendue « patrie des droits de l’Homme ». La politique africaine de la France{10} , les mesures répressives à l’égard des populations immigrées sans-papiers, la stigmatisation des nouveaux arrivants dans la montée du chômage (coïncidant avec l’émergence de Jean-Marie Le Pen sur la scène politique nationale au tournant des années 1980), la précarité en matière de logement et d’emplois{11} (bien avant les dramatiques incendies à répétition de logements insalubres à l’été 2005) sont autant de phénomènes qui ont contribué à rendre l’hexagone moins attrayant aux yeux des Africains francophones. En outre, l’impression que la France, en perte de dynamisme, hésite à faire place aux nouveaux venus, participe d’une désillusion collective qui finit par trouver un certain écho dans les pays de départ et transparaît formidablement bien dans la littérature francophone de l’immigration{12} . L’obtention d’un visa est devenue, depuis le début des années 1980, une épreuve longue et pénible qui donne une image désastreuse de la traditionnelle « terre d’accueil ». Même les étudiants francophiles désireux de poursuivre leur cursus dans les universités hexagonales semblent aujourd’hui pris d’un mélange d’incompréhension et d’amertume vis-à-vis de l’ancienne métropole. Beaucoup finissent ainsi par s’expatrier vers les universités francophones québécoises ou mieux, lorsque les possibilités administratives et financières le leur permettent, vers les campus américains.
En total contraste, les Etats-Unis bénéficient désormais de l’image d’Epinal d’un pays qui parvient à incorporer bien plus aisément les immigrants d’où qu’ils viennent, et ce malgré les débats virulents que la présence de millions de clandestins provoque outre-atlantique. Pour les candidats à l’émigration, les Etats-Unis représentent le pays de tous les possibles. D’autant plus que les premiers Africains francophones à s’y être établis sont parvenus, malgré le handicap de la langue, à créer des petites affaires économiquement viables.
Les premiers immigrants francophones à s’installer à New York vivaient du commerce de rue. Beaucoup de ces colporteurs ouest-africains sont allés aux Etats-Unis pour subvenir aux besoins de leur famille restée au pays ou afin d’y établir des petits réseaux d’import-export transocéaniques. Le Harlem Market, sis sur la 125ème rue de Manhattan, a longtemps été le bastion des vendeurs mourides, dioulas ou bawol bawol, avant que la municipalité ne décide de sa fermeture en 1995, sous la pression des commerçant noirs-américains qui y voyaient une concurrence déloyale et la cause d’un manque à gagner considérable. Beaucoup d’immigrants Sénégalais, Maliens, Ivoiriens ou autres Nigériens continuent le négoce de produits africains dans les grandes métropoles américaines (New York, Washington mais aussi Philadelphie, Atlanta ou Détroit) avant de tenter leur chance dans le « bush » du New Jersey ou de Caroline du Nord. A en croire l’ethnologue Paul Stoller{13} , la division des tâches est stricte et chaque communauté d’immigrants a sa spécialité. Ainsi, d’après son étude de terrain à New York, les Maliens y vendent généralement des tissus africains, les Gambiens des perles et des objets en terre, les Nigériens des tee-shirts, sweats et couvre-chefs en tout genre, tandis que les Sénégalais sont plus portés sur les statuettes africaines et les lunettes de soleil. Les vendeurs d’art africain (statuaires, masques..) pullulent autour du MoMA (Museum of Modern Art) alors qu’à Canal Street on retrouve des vendeurs de casquettes et de vêtements. La plus grosse concentration de produits et de vendeurs africains demeure cependant au Malcolm Shabazz Harlem Market réinstallé à l’angle des 116e rue et 5e Avenue.
Les vendeurs de rue ouest-africains francophones pour qui le commerce est une profession honorable, structurée par d’importants réseaux et dont les pratiques commerciales demeurent guidées par le Coran, sont pour la plupart en situation irrégulière sur le sol américain. Ceci explique pourquoi la proportion de clandestins (aliens) est particulièrement élevée chez les immigrants francophones. Cependant, une fois leur situation régularisée, les undocumented qui souhaitent rester aux Etats-Unis utilisent leurs profits pour monter leur propre « petite entreprise » sous forme de restaurants, épiceries de quartier, salons de coiffure ou boutiques de vêtements. A Harlem, le quartier francophone rebaptisé Little Senegal, - entre les 116e et 125e rue - est littéralement sorti de sa torpeur depuis que les immigrants ouest-africains ont ouvert restaurants (La Marmite), échoppes (Karta Textil), cybercafés et centres cultuels. Loués par les autorités locales, les immigrants francophones ont ainsi acquis la réputation d’être de fins entrepreneurs débordants de dynamisme.
Pourtant, de Chicago à New York en passant par Boston, nombre de francophones occupent encore des petits boulots (vendeurs, agents de sécurité, gardiens de parking ou aides-soignants) ou sont au volant des fameux gypsy cabs{14} . Autant de travaux effectués par les primo-arrivants pourtant parfois extrêmement qualifiés. Beaucoup possèdent en effet des diplômes obtenus dans leurs pays respectifs ou lors de leur transit en Europe, mais dont la non reconnaissance les oblige à repartir au plus bas de l’échelle sociale. Les femmes, quant à elles, trouvent leurs premiers emplois dans les salons de coiffure et de tressage (dont le succès n’a toujours pas été démenti) ou dans les restaurants de cuisine traditionnelle africaine avant parfois de bifurquer vers leur réel domaine de compétence ou de reprendre des études universitaires.
Toutefois, il serait faux de penser que tous les immigrants francophones sont assignés à des emplois faiblement qualifiés. Depuis la « Loi sur l’immigration » de 1990 qui introduisit un programme de diversité et un accroissement des visas de travail, les cadres et techniciens africains ont commencé eux aussi à immigrer de plus en plus massivement vers l’Amérique. Le programme de diversité a octroyé des visas connus sous le nom de « loterie » ou « diversité » aux personnes venant de pays sous-représentés dans les flux d’immigration américains et dont les francophones ont largement bénéficié{15} .
On retrouve ainsi parmi les Africains francophones aussi bien des médecins camerounais ou des infirmiers togolais dans les centres hospitaliers que des informaticiens ivoiriens ou des agents comptables congolais. Par ailleurs, le dynamisme de la politique américaine dans le domaine scientifique et les partenariats noués entre universités africaines et américaines ont permis aux Etats-Unis de recruter nombre de talentueux universitaires africains ; ceci avec l’aide notoire de fondations qui ont su, avec une perspicacité certaine, miser sur les pays francophones autant qu’anglophones{16} . Ainsi pour l’année 1998-1999, selon le professeur Djibril Tamsir Niana{17} , 1141 chercheurs et professeurs originaires d’Afrique noire étaient installés aux Etats-Unis, parmi lesquels 194 venaient des pays francophones. En guise de comparaison, le CNRS français ne comptait à la même période pas plus de 16 chercheurs subsahariens. L’astrophysicien malien de la Nasa, Cheick Modibo Diarra{18} , est devenu le symbole de cette élite africaine et francophone qui a conquis l’Amérique - à moins que ce ne soit l’inverse -, tout comme le camerounais Jacques Bonjawo, chef de programme chez Microsoft et proche collaborateur de Bill Gates. Par ailleurs, dans le domaine littéraire et des sciences sociales, les universités américaines continuent d’attirer vers elles des sommités telles que le romancier congolais Alain Mabanckou{19} qui après quatre ans d’enseignement à l’Université du Michigan vient d’accepter un poste de professeur de littérature francophone à la prestigieuse Université de Californie de Los Angeles (UCLA). Nous pourrions multiplier à l’envie les exemples de chercheurs et universitaires africains qui prodiguent aujourd’hui leurs savoirs aux étudiants nord-américains.
Les talents africains francophones sont aussi des artistes ou sportifs qui ont choisi l’Amérique pour des raisons professionnelles ou en quête d’un nouveau cadre de vie. Du géant congolais des Houston Rockets, Dikembe Mutombo, à la chanteuse béninoise Angélique Kidjo en passant par le jazzman camerounais Gino Sitson ou le roi de la musique togolaise King Mensah, les Africains francophones imprègnent doucement la vie culturelle américaine. D’autant plus que la diaspora attire vers elle les artistes du continent, comme en témoignent les fréquentes tournées outre-atlantique de Youssou N’Dour, Amadou et Mariam, Lokua Kanza ou Tiken Jah Fakoly (et bien d’autres vedettes locales à la notoriété plus modeste qui viennent régulièrement mettre à la page les expatriés sur les derniers pas de danse qui font fureur sur le continent noir..du ndombolo congolais au coupé-décalé ivoirien !).
Enfin, les rejetons de l’espace francophone africain les plus en vue sont parfois issus de la seconde génération d’immigrants. Des écrivains tels que le Guinéen Manthia Diawara ou l’Américano-congolais Philippe Wamba représentent la francophonie outre-atlantique bien qu’ayant passé le plus clair de leur temps dans le monde anglophone. Il en est de même de la nouvelle coqueluche du RnB, Akon, américain d’origine sénégalaise.
Au final, la diaspora africaine francophone est tout sauf un groupe homogène. Même les associations à caractère national avouent parfois leurs difficultés à créer un amalgame entre concitoyens de statuts sociaux aussi différents que ceux cités plus haut. Ainsi, si les groupements associatifs permettent aux expatriés d’un même pays de se côtoyer malgré les barrières ethniques, sociales ou religieuses qui habituellement les sépareraient, un vendeur de rue nigérien de New York continuera toujours à vivre des réalités quotidiennes bien dissemblables de son compatriote des ambassades.

De l’usage du français aux Etats-Unis

Dans ces conditions, le partage de la langue française semble être l’une des rares caractéristiques qui puissent unir le médecin protestant camerounais de Los Angeles du taximan musulman ivoirien de Chicago. Mais là encore, tous les Africains francophones ne partent pas d’un même pied d’égalité. Certains ont quitté l’Afrique jeune, emportant avec eux des bribes de français mâtiné de patois locaux; d’autres n’ont pas reçu d’éducation suffisante leur permettant de bien maîtriser les difficultés grammaticales inhérentes à la langue de Molière ou ont progressivement perdu leur expertise en la matière. En somme, en fonction de l’appartenance géographique (ouest-africains ou centrafricains) du niveau d’instruction et de l’ancienneté de la migration, on ne parle pas le même français au sein de la diaspora. Certains immigrants délaissent même complètement cette langue, soit qu’ils ne soient pas au contact régulier d’autres francophones, soit qu’ils se servent d’une langue vernaculaire pour communiquer avec leurs proches. Les sénégalais par exemple, à la différence des autres groupes nationaux francophones, n’ont pas besoin de la « langue du colonisateur » pour s’entendre, le wolof étant compris de tous. (Ainsi Toucouleurs et Sérères peuvent communiquer sans le français, contrairement à deux ivoiriens d’ethnies différentes).
Interrogé par une journaliste de Radio France Internationale{20} sur ses conditions d’existence à New York, Abdoulaye Kébé, un jeune clandestin sénégalais résume en quelques mots la pratique linguistique de la plupart des immigrants francophones : « Partout on doit parler anglais ici ! Mais entre Maliens, Sénégalais, Ivoiriens, Burkinabés on en profite pour parler français… Maintenant si nous ne sommes qu’entre Sénégalais on parle le wolof ». L’ajustement linguistique dont font preuve ces immigrants est un phénomène tout à fait passionnant à étudier. Ainsi certains Africains francophones de New York utilisent rien moins que trois langues dans leurs relations de proximité. Voici le témoignage d’un immigrant ivoirien d’ethnie dioula : « Entre nous, nous parlons dioula, mais français avec les autres ivoiriens bétés ou baoulés, {21} et avec les Sénégalais et Maliens du quartier. Par contre, pour le travail et avec les services administratifs, nous sommes bien obligés de parler anglais ». {22} On l’aura compris, les immigrants s’attachent à leurs langues coutumières et ce, même lorsqu’ils ont une bonne connaissance de la langue anglaise. Pour les autres, les femmes au foyer notamment, les lacunes linguistiques vont de pair avec un certain isolement du reste de la société : Le peu de connaissance de l’anglais favorise le repli sur la communauté ; la vie en communauté ralentit l’apprentissage de la langue véhiculaire, ce qui en soi retarde l’adaptation à la société américaine. Les immigrants francophones ont toutefois rapidement pris conscience de la nécessité de parler correctement la langue du pays d’adoption et beaucoup sont devenus adeptes des cours du soir.
Par ailleurs, l’usage de l’anglais se répand très vite dans de nombreux pays africains francophones, via le cursus scolaire pour les plus formés ou par la diffusion de la culture populaire américaine{23} à travers les canaux médiatiques traditionnels. Les nouveaux immigrants ont donc plus souvent que jamais une connaissance au moins partielle de l’anglais au moment de leur entrée sur le territoire américain.
En 1998, le chercheur américain April Gordon{24} expliquait la nouvelle migration d’Africains vers les Etats-Unis par cinq facteurs primordiaux, parmi lesquels la bonne connaissance de l’anglais (anglophone background). Il n’est plus certain que ce critère constitue aujourd’hui un élément déterminant. En tout cas, les francophones n’ont plus peur de tenter leur chance outre-atlantique même si leur intégration paraît plus compliquée que pour les Nigérians ou Ghanéens anglophones, comme le révèle ce témoignage : « La barrière de la langue pose un problème quand on arrive. Les gens pensent que tu n’as pas d’éducation parce que tu ne parles pas anglais couramment ». {25} Malgré cela, le facteur linguistique ne semble plus constituer une barrière insurmontable ; du moins beaucoup d’Africains ont-ils décidé de s’en affranchir.
En tout état de cause, la présence de ces francophones a apporté une diversité linguistique et culturelle au sein de la diaspora africaine et à l’intérieur même de la communauté noire. Quatre cent ans après Samuel de Champlain, qui explora la Nouvelle-France, ce sont bel et bien les Africains, aux côtés des Haïtiens présents sur place, qui contribuent à répandre la pratique du français en Amérique du Nord{26} . Ceci de manière infime certes, mais tout laisse à penser que les Africains francophones se tourneront de plus en plus massivement vers le Nouveau Monde dans les années à venir. De là à penser qu’on parlera un jour français en Amérique…


|1| AOF (Afrique occidentale française) et AEF (Afrique équatoriale française).

|2| Le mouridisme est une importante confrérie musulmane soufie, fondée à la fin du XIXe siècle par Ahmadou Bamba, que l’on retrouve au Sénégal et en Gambie. L’importance donnée au travail a permis à la confrérie – qui a bâti sa fortune sur l’exploitation intensive de l’arachide - de bien s’implanter économiquement en Afrique et également, par une large représentation, à Paris et à New York. L’argent envoyé par la diaspora vers les marabouts fut à l’origine de la création de la ville Sainte de Touba, îlot de prospérité au pays de la Teranga.

|3| La ville compte aujourd’hui la plus importante délégation sénégalaise aux Etats-Unis avec plus du tiers de l’ensemble des sénégalais expatriés outre-atlantique.

|4| Selon la définition de Pauline Guedj, l’afrocentrisme, indissociable de l’art de vie qui l’accompagne, est « un discours populaire pour ceux qui cherchent à honorer et à reproduire l’Afrique et son folklore en terre américaine ». (GUEDJ, Pauline, « Des « Afro-asiatiques » et des Africains, Islam et afrocentrisme aux Etats-Unis », in Cahiers d’études africaines, 2003, n°172, pp.739-759).

|5| Destinés à rétablir les grands déséquilibres macro-économiques (politique austère de diminution des dépenses et d’augmentation des recettes de l’Etat), les programmes d’ajustement structurel ont privilégié les critères économiques et financiers au détriment des critères sociaux et environnementaux. Les effets sur les populations africaines furent immédiats. Ils se manifestèrent par une diminution des dépenses de santé, d’éducation et de sécurité sociale, qui poussèrent inévitablement hors d’Afrique ceux qui en avaient les possibilités et les moyens financiers.

|6| DEMBELE, Demba Moussa, « Mauvais comptes du franc CFA », in Le Monde diplomatique, juin 2004, p.19.

|7| Il convient de ne pas oublier que le Cameroun est partiellement anglophone, ce qui aide à comprendre pourquoi les Camerounais ont été les plus nombreux à entrer aux Etats-Unis durant la décennie évoquée.

|8| Radio France Internationale (RFI), collection « L’Afrique à New York », le 07/12/2002, de 14h40 à 15h00. « Suivez mon regard », présenté par Caroline Paré.


|9| Tel que révélé dans son enquête menée à Podor, petit village sénégalais, dans un pays avec lequel les liens historiques et migratoires sont pourtant restés très fort. Relevé dans : COURADE, Georges, « Des papiers et des hommes: l’épreuve des politiques d’endiguement », in Politique Africaine, n° 67, octobre 1997, pp.3-29.

|10| Tantôt accusée de ne pas agir (comme au Rwanda), tantôt de s’ingérer dans des affaires de pays souverains (en Côte d’Ivoire ou récemment au Tchad).

|11| Le 23 novembre 2004, la Cour des Comptes publiait un rapport qui, dénonçant les politiques de l’immigration conduites depuis trente ans en France, mettait l’accent sur une intégration qu’on a laissée se faire d’elle-même, et incrimine le logement, l’école et l’emploi comme responsables de l’échec constaté. Intitulé L’accueil des immigrants et l’intégration des populations issues de l’immigration, ce rapport pointe du doigt l’incapacité des pouvoirs publics à s’adapter aux changements de l’immigration alors qu’elle passait, notamment, d’une immigration de main-d’œuvre (provisoire) à une immigration familiale (souvent définitive).

|12| A ce sujet, lire le roman sans concession de Fatou Diome, Le ventre de l’Atlantique, Anne Carrière, 2003, 295 p.

|13| STOLLER, Paul, Money has no smell : the Africanization of NYC, Chicago, University of Chicago Press, 2002, 222 p.

|14| Sortes de voitures limousines qui doivent répondre à une demande radio pour un service, à la différence des medallions cabs de couleur jaune, disposant d’une licence et autorisés à prendre des clients dans la rue.

|15| Ces visas, censés diversifier l’immigration et ayant donc des exigences de sélection minimales, ont été utilisés par les travailleurs africains qualifiés pour émigrer aux Etats-Unis.

|16| Les fondations telles que Rockefeller ou Carnegie pour ne citer qu’elles, n’ont pas hésité à intervenir dans le pré carré français au moment opportun où les pays de l’espace francophone subissaient de plein fouet les politiques d’ajustements structurels, en leur allouant des bourses pour l’enseignement supérieur.


|17| NIANA, Djibril Tamsir, Les Universités africaines entre l’Europe et les Etats-Unis, conférence donnée à Dakar le 06 septembre 2004.

|18| Réputé dans la communauté scientifique internationale, il fut chef navigateur du Jet Propulsion Laboratory et responsable de la stratégie de navigation de la sonde Pathfinder.

|19| Lauréat du prix de la Société des Poètes Français en 1995 et du Grand Prix littéraire de l’Afrique noire en 1998, son dernier roman en date paru aux éditions du Seuil s’intitule Verre Cassé.

|20| Radio France Internationale (RFI), collection « L’Afrique à New York », le 07/12/2002, de 14h40 à 15h00. « Suivez mon regard », présenté par Caroline Paré.

|21| Il n’existe pas de langue véhiculaire spécifiquement ivoirienne mais une multitude de parlers relatifs aux quelques 60 ethnies que compte le pays. Le dioula bénéficie d’une stature particulière car c’est la langue du commerce. Cependant, seul le français permet d’unir linguistiquement les différentes communautés ethniques. Les pays d’Afrique francophone rencontrent pratiquement tous ce problème : les personnes issues de groupes linguistiques différents doivent parler en français pour se comprendre. Quelques exceptions sont à noter : Madagascar et les Comores possèdent leur propre langue nationale et le Sénégal dispose quasiment de la sienne par l’intermédiaire du wolof que 90 % des sénégalais peuvent parler et qui a pris la place du français comme principale langue véhiculaire du pays.

|22| Entretien par courriel, le 07/01/04.

|23| De Dakar à Abidjan, il n’est plus rare d’entendre un « what’s up » agrémenter les conversations de la jeunesse urbaine. Preuve de plus, s’il en fallait une, de la fascination de nombreux citadins africains pour l’ « American way of life ».

|24| GORDON, April, « New Diaspora. African Immigration to the United States », in Journal of Third World Studies, 1998, n°15, pp.79-103.

|25| SECK, Yérim, « Maliens de tous les pays », in Jeune Afrique L’intelligent, 30 mai 2004.

|26| Sans compter, bien entendu, les millions de Québécois et les nombreux immigrants francophones (d’Afrique, d’Haïti ou d’Europe) présents en Ontario et dans la « Belle Province » (seul territoire nord-américain où le français est majoritaire, hormis l’archipel français de Saint-Pierre-et-Miquelon).

Matthieu Wibault

Matthieu Wibault est étudiant au Centre de Formation des Journalistes (CFJ) de Paris.
Titulaire d'une maîtrise d'Histoire de l'Université Paris-I, il a consacré son mémoire à «L'immigration africaine aux Etats-Unis depuis 1965».