Les
immigrants africains francophones aux Etats-Unis
Matthieu Wibault
Publié le 25 juin 2006
Lorsqu’est évoquée l’immigration africaine
vers les Etats-Unis, il est souvent entendu, bien mal à
propos, que cette migration concerne des populations anglophones.
Les Africains issus des anciennes colonies françaises et
belges, dont le référent culturel serait nécessairement
plus proche de la France, se rendraient quant à eux naturellement
vers les anciennes métropoles de langue française.
Or, si cela fut en partie vrai, les choses ont beaucoup évolué
depuis une vingtaine d’années. Qui s’est rendu
dans le quartier noir « historique » de New York qu’est
Harlem, n’a pu qu’être interpellé par
la présence d’une forte communauté africaine
ayant le français en partage. Au point de tomber dans l’excès
inverse et de se demander si finalement, les Africains francophones
ne constituent pas, à New York comme dans le reste des
Etats-Unis, la majorité des immigrants subsahariens.
Retour historique sur les vagues d’immigration africaines
francophones.
En réalité, les chiffres du Bureau du Recensement
américain ne laissent pas de place au doute. Pour des raisons
historico-culturelles et linguistiques, les nouveaux immigrants
venus d’Afrique noire sont, dans leur grande majorité,
issus de pays anglophones. Les Nigérians forment ainsi
la plus importante communauté nationale, avec près
de 150 000 ressortissants, suivis de près par les Ghanéens.
Les autres nations fortement « pourvoyeuses » d’immigrants
se situent dans la corne Est de l’Afrique. En 2000, plus
de 20 % des Africains présents aux Etats-Unis venaient
des quatre pays que sont l’Ethiopie, la Somalie, le Soudan
et le Kenya. Enfin, de nombreux réfugiés anglophones
arrivés du Liberia, d’Erythrée ou de la Sierra
Leone se sont établis aux quatre coins de l’espace
américain.
Pourtant, si les immigrants d’Afrique francophone ne sont
encore qu’une minorité, ils semblent vouloir
rattraper leur retard. Leur migration a en effet été
plus tardive. Elle fut dans un premier temps un mouvement par
défaut, la France n’étant plus en mesure d’accueillir
tous les candidats à l’émigration issus de
son ancien empire colonial d’Afrique{1}
. Alors que depuis les années 1960 - et parfois même
bien avant -, les migrants subsahariens francophones se rendaient
dans l’ex-métropole florissante des « Trente
glorieuses », la crise économique consécutive
au premier choc pétrolier allait brusquement changer la
donne. A mesure que la situation économique se dégradait,
le recours à une main-d’œuvre étrangère
se fit moins pressant et vers le milieu des années 1970,
la France tout comme la Belgique, destinations traditionnelles
des Africains de langue française, mirent un frein à
l’immigration de masse. Comme au même moment, les
autres grands pays européens d’immigration adoptèrent
des législations plus restrictives, les Africains francophones
- comme anglophones d’ailleurs - durent se résoudre
à trouver de nouvelles destinations et
commencèrent à lorgner vers le Nouveau Monde.
Les premiers groupes d’immigrants francophones
furent ainsi, à l’orée des années 1980,
des vendeurs mourides{2} sénégalais
qui s’enracinèrent à New York, bientôt
rejoints par nombre de leurs compatriotes{3}
puis par d’autres commerçants ouest-africains. Il
s’agissait alors de vendeurs ambulants
venus conquérir le marché américain et déverser
autour d’Harlem des produits « exotiques » très
en vogue, notamment parmi les noirs-américains un tant
soit peu afrocentristes{4} .
Dans le même temps, l’insertion à marche forcée
du continent noir dans la mondialisation économique et
les politiques d’ajustements structurels
de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International
(avec l’insistance mise sur les privatisations) eurent des
effets dévastateurs en Afrique subsaharienne{5}
. Devant la fermeture des frontières européennes,
les Africains francophones cherchèrent inévitablement
à rejoindre leurs pairs ayant établi une «
tête de pont » sur le sol américain. La loi
de réforme de l’immigration de 1986 (Immigration
Reform and Control Act) et l’amnistie qu’elle comportait,
permit aux vendeurs de rue ouest-africains de régulariser
leur situation et de bénéficier - bien qu’à
une échelle encore très modeste - des possibilités
du regroupement familial.
En réalité, la véritable poussée migratoire
de populations africaines francophones intervint surtout après
1990, alors que les premiers réseaux nationaux ou familiaux
commençaient à se structurer, prélude nécessaire
à l’amplification du mouvement migratoire. C’est
à cette période en effet, le 11
janvier 1994, que sous la pression du Fonds monétaire international
et de la Banque mondiale, les quatorze pays de la zone franc décidèrent
de dévaluer le CFA de 50 %.{6} Cette mesure
visant à relancer la compétitivité des nations
concernées atteignit brutalement les populations du bassin
ouest-africain qui du jour au lendemain virent les prix à
la consommation passer du simple au double. Elle constitua indéniablement
un facteur répulsif important pour nombre de citadins dont
le pouvoir d’achat avait été sérieusement
affecté et explique en grande partie la nouvelle pression
migratoire alors dirigée vers les Etats-Unis. Des vagues
successives d’immigrants posèrent alors pied autour
des métropoles de la côte Est. Alors que les Centrafricains
(Camerounais, Congolais..) ont élu domicile dans des Etats
aussi divers que le Maryland ou la Californie, les ouest-africains
ont clairement fait de New York leur capitale. Toutefois, le temps
aidant, les immigrants se sont dispersés dans d’autres
agglomérations comme Chicago, Philadelphie ou Washington,
la capitale fédérale abritant par ailleurs depuis
toujours d’importantes délégations diplomatiques.
Durant cette période de croissance migratoire, entre 1995
et la fin de l’année 2004, les services américains
de l’immigration chiffrent à environ 45 000 le nombre
d’Africains francophones à s’être installés
sur le territoire national. Cela ne représente
pas tout à fait 10 % de l’immigration globale en
provenance d’Afrique noire, estimée à 494
491 durant cette décennie. Les sources officielles estiment
à 8 605 le nombre de Camerounais{7} à
être entrés sur le territoire, parallèlement
aux 6 003 Togolais, 5 366 Sénégalais, 4 762 Nigériens,
4 645 Ivoiriens ou encore 2 738 Congolais. Toutefois, nous sommes
en droit de douter de l’exactitude de ces statistiques,
du fait d’un nombre important d’immigrants clandestins.
Ainsi, en 1990, le recensement chiffrait à 2 287 le nombre
de Sénégalais installés aux Etats-Unis, alors
qu’à la même date, de nombreuses études
faisaient état d’environ 10 000 Sénégalais
pour la seule ville de New York. Beaucoup de militants associatifs
africains estiment que le Bureau du Recensement tout comme les
services de l’immigration sous-estiment de manière
considérable le nombre des subsahariens francophones présents
aux Etats-Unis. La raison en est simple. Comme pour les autres
immigrants, les Africains entrés illégalement dans
le pays sont réticents à participer au recensement
et pour la plupart évitent de faire appel aux services
de l’Etat (services de santé notamment). Ils ne rentrent
pas non plus dans les chiffres des services migratoires puisqu’ils
pénètrent généralement sur le territoire
américain munis d’un un visa touristique - et non
d’un visa de travail - avant de se fondre dans l’immensité
du territoire. En conséquence, l’immigration des
Maliens a probablement été beaucoup plus massive
que les 1 092 nouveaux entrants annoncés. De même,
ne sont officiellement répertoriés que 751 Béninois,
421 Burkinabés ou 272 Gabonais. Nous pouvons gager qu’ils
ont été au moins deux fois plus nombreux à
s’installer durablement aux Etats-Unis. Parmi les immigrants
francophones figurent aussi des réfugiés que l’on
compte parmi les 1 188 Rwandais, les 587 Burundais ou les 2 162
ressortissants du Congo-Kinshasa, autant de pays en proie à
de terribles guerres civiles.
Ainsi, à partir du milieu des années 1990, dès
lors que la présence d’un embryon de communauté
fut établi et que la bonne intégration économique
des immigrants fut attestée, de nombreux candidats potentiels
optèrent prioritairement pour les Etats-Unis, comme l’atteste
ce jeune chauffeur de taxi ivoirien interrogé sur le choix
de sa destination{8} : « En fait, j’ai
reçu mon visa pour la France et pour les Etats-Unis le
même jour et j’ai choisi les Etats-Unis », avant
de concéder de lui-même : « Ici ce n’est
pas facile pour nous qui parlons français ». D’aucuns
affirment aujourd’hui que les Etats-Unis sont devenus pour
les francophones comme pour les autres émigrés
africains potentiels (anglophones ou lusophones) la destination
privilégiée. D’après Georges Courade,
même en « Francophonie », « à la
bourse des valeurs migratoires (…) la France n’est
plus une destination recherchée » {9}.
Si les faits nous prouvent chaque jour que l’Europe demeure
convoitée par des milliers de jeunes africains, l’aveu
d’un immigrant rescapé, en octobre dernier, des barbelés
de Ceuta et Melilla ne cesse de nous interpeller. Arrivé
miraculeusement sur le territoire espagnol, ce dernier évoque
avec une gravité non feinte la suite de son parcours :
« de toute façon ce n’est pas l’Europe
qui m’intéresse…Je ne veux pas rester en Europe,
je veux aller en Amérique ».
Les Etats-Unis, terre d’accueil des africains francophones
?
Les Etats-Unis sont donc aujourd’hui devenus le nouvel
Eldorado pour beaucoup d’Africains francophones et New York
semble de jour en jour ravir un peu plus à Paris la place
de capitale chimérique à rejoindre. Car la France
n’est plus dans l’inconscient collectif l’Eden
jadis tant convoité par les émigrants. Au rehaussement
des barrières frontalières s’est ajouté
au fil des ans un processus de désenchantement vis-à-vis
de la prétendue « patrie des droits de l’Homme
». La politique africaine de la France{10}
, les mesures répressives à l’égard
des populations immigrées sans-papiers, la stigmatisation
des nouveaux arrivants dans la montée
du chômage (coïncidant avec l’émergence
de Jean-Marie Le Pen sur la scène politique nationale au
tournant des années 1980), la précarité en
matière de logement et d’emplois{11}
(bien avant les dramatiques incendies à répétition
de logements insalubres à l’été 2005)
sont autant de phénomènes qui ont contribué
à rendre l’hexagone moins attrayant aux yeux des
Africains francophones. En outre, l’impression que la
France, en perte de dynamisme, hésite à faire place
aux nouveaux venus, participe d’une désillusion collective
qui finit par trouver un certain écho dans les pays de
départ et transparaît formidablement bien dans la
littérature francophone de l’immigration{12}
. L’obtention d’un visa est devenue, depuis le début
des années 1980, une épreuve longue et pénible
qui donne une image désastreuse de la traditionnelle «
terre d’accueil ». Même les étudiants
francophiles désireux de poursuivre leur cursus dans les
universités hexagonales semblent aujourd’hui pris
d’un mélange d’incompréhension et d’amertume
vis-à-vis de l’ancienne métropole. Beaucoup
finissent ainsi par s’expatrier vers les universités
francophones québécoises ou mieux, lorsque les possibilités
administratives et financières le leur permettent, vers
les campus américains.
En total contraste, les Etats-Unis bénéficient désormais
de l’image d’Epinal d’un pays qui parvient à
incorporer bien plus aisément les immigrants d’où
qu’ils viennent, et ce malgré les débats virulents
que la présence de millions de clandestins provoque outre-atlantique.
Pour les candidats à l’émigration, les Etats-Unis
représentent le pays de tous les possibles. D’autant
plus que les premiers Africains francophones à s’y
être établis sont parvenus, malgré le handicap
de la langue, à créer des petites affaires économiquement
viables.
Les premiers immigrants francophones à s’installer
à New York vivaient du commerce de rue. Beaucoup de ces
colporteurs ouest-africains sont allés aux Etats-Unis pour
subvenir aux besoins de leur famille restée au pays ou
afin d’y établir des petits réseaux d’import-export
transocéaniques. Le Harlem Market, sis sur la 125ème
rue de Manhattan, a longtemps été le bastion des
vendeurs mourides, dioulas ou bawol bawol, avant que la municipalité
ne décide de sa fermeture en 1995, sous la pression des
commerçant noirs-américains qui y voyaient une concurrence
déloyale et la cause d’un manque à gagner
considérable. Beaucoup d’immigrants Sénégalais,
Maliens, Ivoiriens ou autres Nigériens continuent le négoce
de produits africains dans les grandes métropoles américaines
(New York, Washington mais aussi Philadelphie,
Atlanta ou Détroit) avant de tenter leur chance dans le
« bush » du New Jersey ou de Caroline du Nord. A en
croire l’ethnologue Paul Stoller{13} ,
la division des tâches est stricte et chaque communauté
d’immigrants a sa spécialité. Ainsi, d’après
son étude de terrain à New York, les Maliens y vendent
généralement des tissus africains, les Gambiens
des perles et des objets en terre, les Nigériens des tee-shirts,
sweats et couvre-chefs en tout genre, tandis que les Sénégalais
sont plus portés sur les statuettes africaines et les lunettes
de soleil. Les vendeurs d’art africain (statuaires, masques..)
pullulent autour du MoMA (Museum of Modern Art) alors qu’à
Canal Street on retrouve des vendeurs de casquettes et de vêtements.
La plus grosse concentration de produits et de vendeurs africains
demeure cependant au Malcolm Shabazz Harlem Market réinstallé
à l’angle des 116e rue et 5e Avenue.
Les vendeurs de rue ouest-africains francophones pour qui le commerce
est une profession honorable, structurée par d’importants
réseaux et dont les pratiques commerciales demeurent guidées
par le Coran, sont pour la plupart en situation irrégulière
sur le sol américain. Ceci explique pourquoi la proportion
de clandestins (aliens) est particulièrement élevée
chez les immigrants francophones. Cependant, une fois leur situation
régularisée, les undocumented qui souhaitent rester
aux Etats-Unis utilisent leurs profits pour monter leur propre
« petite entreprise » sous forme de restaurants, épiceries
de quartier, salons de coiffure ou boutiques de vêtements.
A Harlem, le quartier francophone rebaptisé Little Senegal,
- entre les 116e et 125e rue - est littéralement sorti
de sa torpeur depuis que les immigrants ouest-africains ont ouvert
restaurants (La Marmite), échoppes (Karta Textil), cybercafés
et centres cultuels. Loués par les autorités locales,
les immigrants francophones ont ainsi acquis la réputation
d’être de fins entrepreneurs débordants de
dynamisme.
Pourtant, de Chicago à New York en passant par Boston,
nombre de francophones occupent encore des petits boulots (vendeurs,
agents de sécurité, gardiens de parking ou aides-soignants)
ou sont au volant des fameux gypsy cabs{14}
. Autant de travaux effectués par les primo-arrivants pourtant
parfois extrêmement qualifiés. Beaucoup possèdent
en effet des diplômes obtenus dans leurs pays respectifs
ou lors de leur transit en Europe, mais dont la non reconnaissance
les oblige à repartir au plus bas de l’échelle
sociale. Les femmes, quant à elles, trouvent leurs premiers
emplois dans les salons de coiffure et de tressage (dont le succès
n’a toujours pas été démenti) ou dans
les restaurants de cuisine traditionnelle africaine avant parfois
de bifurquer vers leur réel domaine de compétence
ou de reprendre des études universitaires.
Toutefois, il serait faux de penser que tous les immigrants francophones
sont assignés à des emplois faiblement qualifiés.
Depuis la « Loi sur l’immigration » de 1990
qui introduisit un programme de diversité et un accroissement
des visas de travail, les cadres et techniciens africains ont
commencé eux aussi à immigrer de plus en plus massivement
vers l’Amérique. Le programme de diversité
a octroyé des visas connus sous le nom
de « loterie » ou « diversité »
aux personnes venant de pays sous-représentés dans
les flux d’immigration américains et dont les francophones
ont largement bénéficié{15}
.
On retrouve ainsi parmi les Africains francophones aussi bien
des médecins camerounais ou des infirmiers togolais dans
les centres hospitaliers que des informaticiens ivoiriens ou des
agents comptables congolais. Par ailleurs, le dynamisme de la
politique américaine dans le domaine scientifique et les
partenariats noués entre universités
africaines et américaines ont permis aux Etats-Unis de
recruter nombre de talentueux universitaires africains ; ceci
avec l’aide notoire de fondations qui
ont su, avec une perspicacité certaine, miser sur les pays
francophones autant qu’anglophones{16}
. Ainsi pour l’année 1998-1999, selon le professeur
Djibril Tamsir Niana{17} , 1141 chercheurs et
professeurs originaires d’Afrique noire
étaient installés aux Etats-Unis, parmi lesquels
194 venaient des pays francophones. En guise de comparaison, le
CNRS français ne comptait à la même période
pas plus de 16 chercheurs subsahariens. L’astrophysicien
malien de la Nasa, Cheick Modibo Diarra{18}
, est devenu le symbole de cette élite africaine et francophone
qui a conquis l’Amérique - à moins que ce
ne soit l’inverse -, tout comme le camerounais Jacques Bonjawo,
chef de programme chez Microsoft et proche collaborateur de Bill
Gates. Par ailleurs, dans le domaine littéraire
et des sciences sociales, les universités américaines
continuent d’attirer vers elles des sommités telles
que le romancier congolais Alain Mabanckou{19}
qui après quatre ans d’enseignement à l’Université
du Michigan vient d’accepter un poste de professeur de littérature
francophone à la prestigieuse Université de Californie
de Los Angeles (UCLA). Nous pourrions multiplier à l’envie
les exemples de chercheurs et universitaires africains qui prodiguent
aujourd’hui leurs savoirs aux étudiants nord-américains.
Les talents africains francophones sont aussi des artistes ou
sportifs qui ont choisi l’Amérique pour des raisons
professionnelles ou en quête d’un nouveau cadre de
vie. Du géant congolais des Houston Rockets, Dikembe Mutombo,
à la chanteuse béninoise Angélique Kidjo
en passant par le jazzman camerounais Gino Sitson ou le roi de
la musique togolaise King Mensah, les Africains francophones imprègnent
doucement la vie culturelle américaine. D’autant
plus que la diaspora attire vers elle les artistes du continent,
comme en témoignent les fréquentes tournées
outre-atlantique de Youssou N’Dour, Amadou et Mariam, Lokua
Kanza ou Tiken Jah Fakoly (et bien d’autres vedettes locales
à la notoriété plus modeste qui viennent
régulièrement mettre à la page les expatriés
sur les derniers pas de danse qui font fureur sur le continent
noir..du ndombolo congolais au coupé-décalé
ivoirien !).
Enfin, les rejetons de l’espace francophone africain les
plus en vue sont parfois issus de la seconde génération
d’immigrants. Des écrivains tels que le Guinéen
Manthia Diawara ou l’Américano-congolais Philippe
Wamba représentent la francophonie outre-atlantique bien
qu’ayant passé le plus clair de leur temps dans le
monde anglophone. Il en est de même de la nouvelle coqueluche
du RnB, Akon, américain d’origine sénégalaise.
Au final, la diaspora africaine francophone est tout sauf un groupe
homogène. Même les associations à caractère
national avouent parfois leurs difficultés à créer
un amalgame entre concitoyens de statuts sociaux aussi différents
que ceux cités plus haut. Ainsi, si les groupements associatifs
permettent aux expatriés d’un même pays de
se côtoyer malgré les barrières ethniques,
sociales ou religieuses qui habituellement les sépareraient,
un vendeur de rue nigérien de New York continuera toujours
à vivre des réalités quotidiennes bien dissemblables
de son compatriote des ambassades.
De l’usage du français aux Etats-Unis
Dans ces conditions, le partage de la langue française
semble être l’une des rares caractéristiques
qui puissent unir le médecin protestant camerounais de
Los Angeles du taximan musulman ivoirien de Chicago. Mais là
encore, tous les Africains francophones ne partent pas d’un
même pied d’égalité. Certains ont quitté
l’Afrique jeune, emportant avec eux des bribes de français
mâtiné de patois locaux; d’autres n’ont
pas reçu d’éducation suffisante leur permettant
de bien maîtriser les difficultés grammaticales inhérentes
à la langue de Molière ou ont progressivement perdu
leur expertise en la matière. En somme, en fonction de
l’appartenance géographique (ouest-africains ou centrafricains)
du niveau d’instruction et de l’ancienneté
de la migration, on ne parle pas le même français
au sein de la diaspora. Certains immigrants délaissent
même complètement cette langue, soit qu’ils
ne soient pas au contact régulier d’autres francophones,
soit qu’ils se servent d’une langue vernaculaire pour
communiquer avec leurs proches. Les sénégalais par
exemple, à la différence des autres groupes nationaux
francophones, n’ont pas besoin de la « langue du colonisateur
» pour s’entendre, le wolof étant compris de
tous. (Ainsi Toucouleurs et Sérères peuvent communiquer
sans le français, contrairement à
deux ivoiriens d’ethnies différentes).
Interrogé par une journaliste de Radio France Internationale{20}
sur ses conditions d’existence à New York, Abdoulaye
Kébé, un jeune clandestin sénégalais
résume en quelques mots la pratique linguistique de la
plupart des immigrants francophones : « Partout on doit
parler anglais ici ! Mais entre Maliens, Sénégalais,
Ivoiriens, Burkinabés on en profite pour parler français…
Maintenant si nous ne sommes qu’entre Sénégalais
on parle le wolof ». L’ajustement linguistique dont
font preuve ces immigrants est un phénomène tout
à fait passionnant à étudier. Ainsi certains
Africains francophones de New York utilisent rien moins que trois
langues dans leurs relations de proximité.
Voici le témoignage d’un immigrant ivoirien d’ethnie
dioula : « Entre nous, nous parlons dioula, mais français
avec les autres ivoiriens bétés
ou baoulés, {21} et avec les Sénégalais
et Maliens du quartier. Par contre, pour le travail et avec les
services administratifs, nous sommes bien obligés de parler
anglais ». {22} On l’aura compris,
les immigrants s’attachent à leurs langues coutumières
et ce, même lorsqu’ils ont une bonne connaissance
de la langue anglaise. Pour les autres, les femmes au foyer notamment,
les lacunes linguistiques vont de pair avec un certain isolement
du reste de la société : Le peu de connaissance
de l’anglais favorise le repli sur la communauté
; la vie en communauté ralentit l’apprentissage de
la langue véhiculaire, ce qui en soi retarde l’adaptation
à la société américaine. Les immigrants
francophones ont toutefois rapidement pris conscience de la nécessité
de parler correctement la langue du pays d’adoption et beaucoup
sont devenus adeptes des cours du soir.
Par ailleurs, l’usage de l’anglais
se répand très vite dans de nombreux pays africains
francophones, via le cursus scolaire pour les plus formés
ou par la diffusion de la culture populaire américaine{23}
à travers les canaux médiatiques traditionnels.
Les nouveaux immigrants ont donc plus souvent que jamais
une connaissance au moins partielle de l’anglais au moment
de leur entrée sur le territoire américain.
En 1998, le chercheur américain April Gordon{24}
expliquait la nouvelle migration d’Africains vers les Etats-Unis
par cinq facteurs primordiaux, parmi lesquels la bonne connaissance
de l’anglais (anglophone background). Il n’est plus
certain que ce critère constitue aujourd’hui un élément
déterminant. En tout cas, les francophones n’ont
plus peur de tenter leur chance outre-atlantique même si
leur intégration paraît plus compliquée
que pour les Nigérians ou Ghanéens anglophones,
comme le révèle ce témoignage : « La
barrière de la langue pose un problème quand on
arrive. Les gens pensent que tu n’as pas d’éducation
parce que tu ne parles pas anglais couramment ». {25}
Malgré cela, le facteur linguistique ne semble plus constituer
une barrière insurmontable ; du moins beaucoup d’Africains
ont-ils décidé de s’en affranchir.
En tout état de cause, la présence de ces francophones
a apporté une diversité linguistique et culturelle
au sein de la diaspora africaine et à
l’intérieur même de la communauté noire.
Quatre cent ans après Samuel de Champlain, qui explora
la Nouvelle-France, ce sont bel et bien les Africains, aux côtés
des Haïtiens présents sur place, qui contribuent à
répandre la pratique du français en Amérique
du Nord{26} . Ceci de manière infime
certes, mais tout laisse à penser que les Africains francophones
se tourneront de plus en plus massivement vers le Nouveau Monde
dans les années à venir. De là à penser
qu’on parlera un jour français en Amérique…
|1| AOF (Afrique occidentale
française) et AEF (Afrique équatoriale française).
|2| Le mouridisme est une importante
confrérie musulmane soufie, fondée à la fin
du XIXe siècle par Ahmadou Bamba, que l’on retrouve
au Sénégal et en Gambie. L’importance donnée
au travail a permis à la confrérie – qui a
bâti sa fortune sur l’exploitation intensive de l’arachide
- de bien s’implanter économiquement en Afrique et
également, par une large représentation, à
Paris et à New York. L’argent envoyé par la
diaspora vers les marabouts fut à l’origine de la
création de la ville Sainte de Touba, îlot de prospérité
au pays de la Teranga.
|3| La ville compte aujourd’hui
la plus importante délégation sénégalaise
aux Etats-Unis avec plus du tiers de l’ensemble des sénégalais
expatriés outre-atlantique.
|4| Selon la définition de
Pauline Guedj, l’afrocentrisme, indissociable de l’art
de vie qui l’accompagne, est « un discours populaire
pour ceux qui cherchent à honorer et à reproduire
l’Afrique et son folklore en terre américaine ».
(GUEDJ, Pauline, « Des « Afro-asiatiques » et
des Africains, Islam et afrocentrisme aux Etats-Unis »,
in Cahiers d’études africaines, 2003, n°172,
pp.739-759).
|5| Destinés à rétablir
les grands déséquilibres macro-économiques
(politique austère de diminution des dépenses et
d’augmentation des recettes de l’Etat), les programmes
d’ajustement structurel ont privilégié les
critères économiques et financiers au détriment
des critères sociaux et environnementaux. Les effets sur
les populations africaines furent immédiats. Ils se manifestèrent
par une diminution des dépenses de santé, d’éducation
et de sécurité sociale, qui poussèrent inévitablement
hors d’Afrique ceux qui en avaient les possibilités
et les moyens financiers.
|6| DEMBELE, Demba Moussa, «
Mauvais comptes du franc CFA », in Le Monde diplomatique,
juin 2004, p.19.
|7| Il convient de ne pas oublier
que le Cameroun est partiellement anglophone, ce qui aide à
comprendre pourquoi les Camerounais ont été les
plus nombreux à entrer aux Etats-Unis durant la décennie
évoquée.
|8| Radio France Internationale
(RFI), collection « L’Afrique à New York »,
le 07/12/2002, de 14h40 à 15h00. « Suivez mon regard
», présenté par Caroline Paré.
|9| Tel que révélé
dans son enquête menée à Podor, petit village
sénégalais, dans un pays avec lequel les liens historiques
et migratoires sont pourtant restés très fort. Relevé
dans : COURADE, Georges, « Des papiers et des hommes: l’épreuve
des politiques d’endiguement », in Politique Africaine,
n° 67, octobre 1997, pp.3-29.
|10| Tantôt accusée
de ne pas agir (comme au Rwanda), tantôt de s’ingérer
dans des affaires de pays souverains (en Côte d’Ivoire
ou récemment au Tchad).
|11| Le 23 novembre 2004,
la Cour des Comptes publiait un rapport qui, dénonçant
les politiques de l’immigration conduites depuis trente
ans en France, mettait l’accent sur une intégration
qu’on a laissée se faire d’elle-même,
et incrimine le logement, l’école et l’emploi
comme responsables de l’échec constaté. Intitulé
L’accueil des immigrants et l’intégration des
populations issues de l’immigration, ce rapport pointe du
doigt l’incapacité des pouvoirs publics à
s’adapter aux changements de l’immigration alors qu’elle
passait, notamment, d’une immigration de main-d’œuvre
(provisoire) à une immigration familiale (souvent définitive).
|12| A ce sujet, lire le
roman sans concession de Fatou Diome, Le ventre de l’Atlantique,
Anne Carrière, 2003, 295 p.
|13| STOLLER, Paul, Money has
no smell : the Africanization of NYC, Chicago, University of Chicago
Press, 2002, 222 p.
|14| Sortes de voitures limousines
qui doivent répondre à une demande radio pour un
service, à la différence des medallions cabs de
couleur jaune, disposant d’une licence et autorisés
à prendre des clients dans la rue.
|15| Ces visas, censés
diversifier l’immigration et ayant donc des exigences de
sélection minimales, ont été utilisés
par les travailleurs africains qualifiés pour émigrer
aux Etats-Unis.
|16| Les fondations telles que
Rockefeller ou Carnegie pour ne citer qu’elles, n’ont
pas hésité à intervenir dans le pré
carré français au moment opportun où les
pays de l’espace francophone subissaient de plein fouet
les politiques d’ajustements structurels, en leur allouant
des bourses pour l’enseignement supérieur.
|17| NIANA, Djibril Tamsir,
Les Universités africaines entre l’Europe et les
Etats-Unis, conférence donnée à Dakar le
06 septembre 2004.
|18| Réputé dans
la communauté scientifique internationale, il fut chef
navigateur du Jet Propulsion Laboratory et responsable de la stratégie
de navigation de la sonde Pathfinder.
|19| Lauréat du prix de
la Société des Poètes Français en
1995 et du Grand Prix littéraire de l’Afrique noire
en 1998, son dernier roman en date paru aux éditions du
Seuil s’intitule Verre Cassé.
|20| Radio France Internationale
(RFI), collection « L’Afrique à New York »,
le 07/12/2002, de 14h40 à 15h00. « Suivez mon regard
», présenté par Caroline Paré.
|21| Il n’existe pas de
langue véhiculaire spécifiquement ivoirienne mais
une multitude de parlers relatifs aux quelques 60 ethnies que
compte le pays. Le dioula bénéficie d’une
stature particulière car c’est la langue du commerce.
Cependant, seul le français permet d’unir linguistiquement
les différentes communautés ethniques. Les pays
d’Afrique francophone rencontrent pratiquement tous ce problème
: les personnes issues de groupes linguistiques différents
doivent parler en français pour se comprendre. Quelques
exceptions sont à noter : Madagascar et les Comores possèdent
leur propre langue nationale et le Sénégal dispose
quasiment de la sienne par l’intermédiaire du wolof
que 90 % des sénégalais peuvent parler et qui a
pris la place du français comme principale langue véhiculaire
du pays.
|22| Entretien par courriel,
le 07/01/04.
|23| De Dakar à Abidjan,
il n’est plus rare d’entendre un « what’s
up » agrémenter les conversations de la jeunesse
urbaine. Preuve de plus, s’il en fallait une, de la fascination
de nombreux citadins africains pour l’ « American
way of life ».
|24| GORDON, April, « New
Diaspora. African Immigration to the United States », in
Journal of Third World Studies, 1998, n°15, pp.79-103.
|25| SECK, Yérim, «
Maliens de tous les pays », in Jeune Afrique L’intelligent,
30 mai 2004.
|26| Sans compter, bien
entendu, les millions de Québécois et les nombreux immigrants
francophones (d’Afrique, d’Haïti ou d’Europe) présents en Ontario
et dans la « Belle Province » (seul territoire nord-américain
où le français est majoritaire, hormis l’archipel français de
Saint-Pierre-et-Miquelon).
Matthieu Wibault
Matthieu Wibault est étudiant au Centre de Formation des
Journalistes (CFJ) de Paris.
Titulaire d'une maîtrise d'Histoire de l'Université
Paris-I, il a consacré son mémoire à «L'immigration
africaine aux Etats-Unis depuis 1965».
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