Histoire des femmes

Aux armes citoyennes noires ?

L’engagement politique et associatif des femmes afro - caraïbéennes de France : analyse d’un constat.

Marianne Nabaloum

Publié le 25 juin 2006

Parmi les revendications universelles d’émancipation et d’égalité entre les sexes, la représentativité féminine en politique figure en première lice, ne cessant d’être le théâtre permanent de luttes idéologiques pour celles qui souhaitent s’y faire une place. La situation des femmes noires est complexifiée dans une société acceptant difficilement l’altérité dès lors que ne s’effectue pas une aliénation totale au mode culturel français de base de la majorité blanche. Malgré une participation massive à des enjeux hautement historiques, tel que la Révolution de 1789 ou de 1848, il aura fallu attendre 1945 en France, pour l’acquisition du droit de vote aux femmes, la Nouvelle–Zélande étant le premier pays à l’avoir accordé dès 1893. Depuis plus de soixante ans, force est de constater aujourd’hui une augmentation tangible de leur participation politique notamment au niveau des scrutins locaux et européens et la volonté des pouvoirs publics de leur conférer un rôle participatif à la vie citoyenne. Toutefois, au regard de la situation mondiale, les réalisations restent limitées et très éloignées des objectifs fixés par les instances internationales pour les élections législatives et les postes de ministres. En effet, en dépit de sa longue tradition démocratique, demeurent des archaïsmes comportementaux sexistes, qui à ce jour, la positionnent en bas de l’échelle européenne, précédant l’Italie. Rappelons tout d’abord que le droit de vote n’est pas arrivé sans heurts. A plusieurs reprises et dès 1919, le Sénat a bloqué les décrets en faveur du droit de vote et en dépit des lois de 1999 et de juin 2000 dites de parité , les partis préfèrent s’acquitter d’ une amende plutôt que de présenter des femmes sur leurs listes électorales.
Non loin d’ici, des pays comme la Finlande, la Suède, la Norvège ou l’Islande sont exemplaires en matière d’intégration féminine avec l’octroi d’au moins 30% des sièges au Parlement. Ces cas sont emblématiques d’une réalité où la participation paritaire dans les affaires publiques a permis le développement mais surtout une ambiance sociale et économique positive.
Ailleurs et plus au sud, malgré des guerres meurtrières, des génocides, des situations politiques instables, anti–démocratiques et racistes, le Rwanda figure au premier rang mondial de représentation de députées, l’Afrique du Sud et le Mozambique ayant des taux similaires.
Dans un tel contexte national défavorisant pour les femmes blanches, quelle est la place des Afro–caraïbéennes en politique, victimes d’une double discrimination liée au genre et à l’origine ethnique, ces derniers constituant de lourds handicaps d’intégration à la société française? Comment cet engagement citoyen se manifeste t-il dans une atmosphère de xénophobie latente ?

En présentant ces barrières comme un atout, les femmes noires ont pu manifester un vif intérêt dans la participation à la citoyenneté par différents modes. Certaines villes, notamment celles à forte présence de communautés culturelles, souvent dans les grands centre urbains de banlieue, ont permis d’être le théâtre d’une participation locale active pour celles se présentant sur les listes électorales ou dans les démarches quartiers. Elles s’illustrent également et de plus en plus au sein des partis politiques comme au PS avec Sofia Otokoré, ancienne conseillère et adjointe au maire d’Auxerre, à l’UMP avec Rama Yade, nouvelle secrétaire nationale à la francophonie, et même à l’extrême droite avec Huguette Fatna, conseillère régionale et secrétaire fédérale Front National des DOM et TOM. Cette présence a bien entendu une finalité électoraliste, celui d’attirer les minorités, mais c’est également l’opportunité pour les politiciennes noires d’être actrices de leur société en ayant un support, une tribune et une vitrine d’expression légitimes et forts. Toutefois, leur place et participation n’y sont encore que très limitées et ne correspondent qu’à une très faible proportion des femmes engagées.
Pour remédier à l’exercice d’une politique politicienne encore fébrile, le milieu associatif apparaît comme le palliatif offrant un terrain d’expression accessible et indépendant, permettant la mise en situation d’une action plus libre. Majoritairement, il s’agit de maisons de quartier de type socio culturel, éducatif ou humanitaire, souvent à destination d’une population locale. La place des groupements féminins afro–caraïbéens spécifiquement politique est limitée, les objectifs étant plus élargis à d’autres domaines d’actions comme l’atteste le Réseau francophone des femmes d’affaires noires présidé par Chantal Claricia visant à promouvoir la diversité et à contribuer à une meilleure diversité et visibilité des femmes dans le monde économique, social et politique.
Si l’association n’est pas au départ un outil purement politique, elle est devenue le tremplin nécessaire à l’éveil d’une conscience féminine et d’émancipation répondant à des réalités micro locale se réalisant à travers l’apprentissage de la lecture, des modes de contraception ou la libération de la parole pour déconstruire les tabous lorsque la cellule familiale ne le permet pas. A Evry, par exemple, ville la plus jeune de France et hautement pluri-culturelle, Sérouga Diouf, présidente de l’association "Génération Femmes", met en œuvre au quotidien et sur le terrain des politiques d’information et de dénonciation sur les mutilations sexuelles au sein des populations les plus fermées.
Depuis quelques années, se sont multipliés des récits autobiographiques visant à délivrer un message de dénonciation d’un acte, d’une souffrance et d’une oppression liée au genre, notamment le mariage forcé ou l’ excision tel que racontés par Ayan Hirsi Ali dans Insoumise ou par Khady dans Mutilée. En effet, en dépit de son retard dans l’intégration des femmes en politiques, la France est perçue pour les pays africains où persiste encore le poids d’une tradition et d’une culture masculine prédominante, comme une terre d’exil d’expression libre et sans tabous. Pourtant, grand paradoxe, la situation des femmes en Afrique donne de meilleurs résultats sur leur intégration en politique qu’en France et la plupart des anciennes colonies connaît un taux de participation sensiblement supérieure à celui de la métropole. Cependant les droits des femmes africaines étant limitées en raison de la persistance de pratiques traditionnelles, celles qui fuient cette interdiction de la libre disposition du corps et de l’ identité, ont une représentation historique d’une France symbolique d’un idéal démocratique, de protection des individus et du bon vivre ensemble.

En dépit d’une volonté d’exercer une participation active, la place et la manifestation des Afro–caraïbéennes restent somme toutes très limités. En effet, leur engagement, et celui des minorités visibles en général, est incontestablement dérisoire et quasi inexistant dans une société pourtant multiculturelle qui semble se contenter de la sur représentation visuelle de Christiane Taubira, député de la Guyane, dont les qualités, les compétences et l’érudition ne sont pas à remettre en question. Seulement, l’essentialisation autour de l’unicité d’un individu, renvoie à l’attitude archaïque et sexiste des détenteurs de la mémoire en Afrique privilégiant un idéal historique masculin, occultant les personnages féminins de leur contribution dès lors qu’une héroïne officielle, souvent issue de la fondation des Etats, vaut comme référentiel historique et pérenne pour l’ensemble des femmes.
La sous médiatisation de la société noire en tant qu’interlocutrice privilégiée est le signe manifeste d’une invisibilité réelle dont seul un contexte d’actualité de repli communautaire légitimerait la présence. En dehors de ça, les individus la constituant ne sont pas pris en compte dans les questions sociétales d’intérêt général et perçus soit comme des éléments parasitaires et de fléau vivant dans une grande précarité, de délinquance juvénile, de prostitution, de drogue ou de clandestinité. A’inverse, sont renvoyées des images de personnalités inaccessibles au destin exceptionnel. Dans les deux cas, il devient extrêmement difficile pour la majorité des femmes noires de se situer socialement ou de se projeter dans des modèles antinomiques dans lesquels elles ne se reconnaissent pas pour la plupart. Les émeutes d’octobre 2005 ont fait l’effet d’une bombe chez les politiques qui commencent péniblement à amorcer des démarches favorables vis–à-vis des minorités dans les secteurs visibles de la société. L’émergence actuelle de réussites professionnelles télévisuelles tel que Myriam N’guénor, Karine Lemarchand, Elizabeth Tchangui ou Audrey Pulvard, permet la naissance d’une conscience féminine noire et de l’importance de son rôle dans la société française.

Cette élévation vers un féminisme noir varie selon les origines caraïbéennes d’une part et africaines, d’autre part. Les premières en jouissant d’une reconnaissance ou d’une d’acceptation sensiblement plus importante légitimité par le territoire, sont plus enclines et confiantes à entrer dans une lutte idéologique et démocratique qui serait moins rude que celles menées par les Africaines perçues comme plus éloignées culturellement bien que natives du sol français pour la plupart. Rappelons que la question de la revendication des Africaines, doit tenir compte d’autres modes d’oppression tel que la polygamie institutionnalisée, les mutilations sexuelles ou les mariages forcés auxquelles les Caraïbéennes ne sont pas confrontées. A cela s’ajoute la difficulté de faire la distinction entre un état de soumission et la simple pratique d’une tradition empêchant la naissance d’une réflexion individuelle ou globale sur sa propre condition. Awa Thiam distingue deux niveaux, celui où les Africaines traditionnelles ou non subissent l’oppression et l’exploitation sans être comprises par celles qui en sont les victimes, et celui où les Caraïbéennes, sur le même schéma mental que les Occidentales, subissent l’oppression et l’exploitation comprises partiellement ou totalement théorisées, ceci débouchant sur des mouvements féministes noires dont les Afro américaines en sont le parfait modèle{1}. Il leur incombe donc au préalable de définir leur place dans la société française avant de s’interroger sur celle qu’elles revêtent en politique. Au delà de la revendication et l’émancipation féminine, il faudrait que s’effectue chez elles, la conscientisation d’un état de passivité civique, de la volonté d’un changement de leur situation, mais également du désir de devenir les actrices de leur propre avenir et agir politique. Pour ce faire, elles doivent et devront mener en permanence des luttes sur divers fronts, d’une part pour obtenir l’égalité des chances, d’autre part pour leur reconnaissance en qualité de citoyenne faisant partie intégrante de la société qu’elles partagent avec la société blanche à égal niveau.

C’est pourquoi, l’importance des modèles est indispensable pour aider à surmonter ses obstacles et difficultés. Dans le cadre d’une commission d’enquête réalisée auprès de 200 femmes députées venant du monde entier par le Parlement international, 91% des élues interrogées ont eu un appui de leurs aînées et reconnaissent son importance pour la facilitation de leur intégration de même que la réalisation concrète de la possession de hautes prérogatives{2}. Il ne fait aucun doute que la récente élection de Ellen Johnson Sirleaf à la Présidence du Liberia, le 11 novembre 2005 suscitera un réveil chez les politiciennes afro - caraïbéennes. Force est de constater que la population libérienne a opté avant tout pour la formation académique et l’expérience, plutôt que la toute puissance de la masculinité incarnée, attestant par la même occasion de sa confiance pour une femme dans la gestion du pays. Ellen Johnson Sirleaf, est également exemplaire dans sa pugnacité pour l’accès à cette fonction, car non loin d’avoir été évincée par Charles Taylor en 1997 avec 25% des suffrages{3}, la forte conviction en elle, lui permet aujourd’hui de se trouver à la tête de l’Etat.
Au niveau international, des plans de luttes ont été mis en place par l’UNESCO à travers le CEDEF (Convention sur l’élimination de toutes formes de discrimination à l’égard des femmes) et rappelle régulièrement aux Etats membres les directives d’application et chartes en vigueur. Dans le cadre de la conférence mondiale de luttes contre les discriminations raciale, la xénophobie et l’intolérance tenue en septembre 2001 à Durban ou la conférence mondiale de l’ONU contre le racisme tenue la même année en Afrique du Sud, la France a manifesté à plusieurs reprises son intention à réaliser des efforts dans ce sens.
Reste maintenant à réaliser le travail le plus important : celui des mentalités tant du côté des Blancs que des Afro - caraïbéens. Les pays anglo-saxons connaissant de forts taux de population noire ont montré qu’une politique positive d’intégration en faveur des minorités visibles joue un rôle important dans les représentations et dans la participation des membres de ces communautés décomplexés par leur différence de couleur. Il n’est donc pas étonnant qu’aux Etats–Unis la conseillère pour la sécurité nationale, Condoleeza Rice, ou bien la première présentatrice de télévision, Oprah Winfrey, soient des femmes noires. Ailleurs, la récente nomination de Manuela Ramin Osmundsen à la tête de la direction de l’immigration norvégienne atteste de l’ouverture d’esprit général des pays nordistes à l’acceptation et des différences, la double culture étant tout naturellement perçue comme une force et non comme un handicap, lorsqu’elle favorise la compréhension des uns à la culture des autres.

Même si la responsabilité de la difficile intégration relève essentiellement à la société blanche, en raison de la prédominance établie durant des siècles, elle incombe aussi à la société noire non suffisamment confiante en elle-même pour s’imposer à tous les niveaux. Ce manque de motivation, que nous avons constaté à travers leur démobilisation trouve ses causes dans l’histoire, dans les traditions et surtout dans la généralisation de cette dépendance aux secteurs économique, social et culturel auquel s’ajoute le politique. Tant que les femmes ne se seront pas extirpées de cette aliénation globale, leur manque de représentativité dans l’ensemble des structures sociétales persistera. Ainsi, le grand défi des Afro–caraïbéennes sera non pas d’essentialiser leur action sur une revendication purement politique mais d’être conscientisées d’une difficulté s’inscrivant dans un contexte général induisant un traitement global et non ciblé{4}. Elles devront passer par une action collective, solidaire pour la reconnaissance de leurs droits désormais effectifs et non plus symboliques, en toute autonomie, en dehors de toute légitimité masculine blanche et noire de leurs capacités politiques. De leur côté, les militantes et les responsabilités politiques féminines doivent prendre davantage conscience de leurs droits civiques. Pour cela, il serait nécessaire d’intégrer l’éducation à la citoyenneté, à l’altérité tant au niveau du genre que des différences ethniques et culturelles.
Il apparaît également comme essentiel de créer des réseaux pour renforcer leur légitimité et leur pouvoir. En effet, pour se maintenir en politique et répondre aux besoins de toutes les femmes, elles doivent garder et entretenir des liens avec les associations féminines afin de partager les informations et la faire circuler. Ainsi, le premier congrès des femmes noires leaderes s’est tenu en juillet 2004 à l’UNESCO Paris, sous l’organisation Sandra Monthieux Pélage réunissant des Afro–caraïbéennes françaises s’étant accomplies professionnellement et donnant l’opportunité à celles souhaitant s’y faire une place de lier des contacts.
Les médias devront par la même occasion favoriser une image positive des femmes noires dans le paysage politique et professionnel au sein de la mentalité collective et non plus être le véhiculeur des stéréotypes sexistes et culturels.
Ainsi, des changements optimistes font jour, mais il reste beaucoup à faire. Une émergence, somme toute timide mais qui se réalisera surtout grâce à la participation de l’ensemble des acteurs sociaux, venant tant des femmes que des hommes, tant blancs que noirs.

|1| Awa Thiam, La parole aux négresses, Paris, éditions Denoël/ Gonthier, 1989, page 151.
|2| Union interparlementaire, Politique : les femmes témoignent, Genève, collection « Rapports et documents », n°36 page 121.
|3| http://www.afrik.com/article9024.html, consulté le dimanche 15 janvier 2006.
|4| .« L’émancipation de la femme doit aller de pair avec l’abandon par l’homme de la pensée féodale et bourgeoise. Quant aux femmes, elles auraient tort d’attendre que les directives du gouvernement et du parti leur apportent la liberté ; mieux vaut pour elles qu’elles ne comptent que sur elles mêmes et qu’elles luttent. » D’Ho Chi Minh, Awa Thiam, op. cit. 1980, page 161.

Marianne Nabaloum


Actuellement doctorante en histoire africaine à Paris 1 Panthéon – Sorbonne, Marianne Nabaloum mène des recherches sur la place des femmes dans les institutions politiques au Burkina Faso sous la direction de Jean Boulègue (Centre de Recherches Africaines). Elle est également candidate au PhD pour le même sujet à l’Université Laval (Québec) sous les directions de Bogumil Koss (Chaire du Canada en Histoire comparée de la mémoire) et Muriel Pérez Gomez.

A travers sa thèse intitulée Femmes et cours royales africaines : identités, pouvoirs et mémoire. Le cas du Yaadtenga précolonial (début 17ème – fin 19ème siècle), elle tente de mettre en exergue la participation importante des femmes dans les affaires et les institutions politiques, à travers les épouses royales dont le statut particulier avec le premier détenteur de l’autorité leur confère un statut et des codes spécifiques.

Elle participe à de nombreux colloques et publie dans des revues spécialisées, entre autres :

Genre et société dans la cour royale du Yaadtenga Naaba : corps, identité et territorialité des napaghaba au sein d’un espace sacré et codifié. Etude de cas en pays moaga (début 17ème – fin 19ème siècle) Actes de la journée doctorale Genre et société, sous la direction d’Odile Goerg, Paris7, SEDET, septembre 2006 ;

Reconstruction identitaire et légitimation de capacités politiques. La femme comme homme politique : le grand défi des africaines dans les institutions politiques traditionnelles et modernes au 21ème siècle. Le cas du Burkina Faso
Revue Politique et Société de l’Université de Toronto ( à paraître) ;

Les récits de vie des professeurs de l’Université de Lubumbashi, édition en collaboration avec Bogumil KOSS ( à paraître).

Le pouvoir politique au féminin : les femmes royales dans le royaume du Yaadtenga à l’époque pré – coloniale. Détention, gestion et manifestation du pouvoir politique par les femmes du napagh – zaka).
Actes du 3ème colloque étudiant du Département d’histoire, ARTEFACT, mars 2004.