Amérique du nord

Une femme noire à la tête du Canada

Alors que la question d’un président ou d’un premier ministre noir en France est loin d’être à l’ordre du jour, les Canadiens, eux, ont franchi le pas en septembre 2006 en acceptant en majorité la nomination d’une femme noire à la tête du pays.

Par Céline Marie-Nely

Publié le 12 juillet 2006

Michaëlle Jean, jeune femme de 49 ans, ancienne immigrante haïtienne et journaliste très populaire au Québec a donc quitté les plateaux télé qu’elle occupait depuis 18 ans pour devenir la personnalité politique la plus importante du pays. Nommée par le premier ministre, elle occupe désormais le poste de Gouverneure Générale du Canada et commandant en chef des forces armées canadiennes, la plus ancienne institution canadienne, dont le but est de promouvoir l’unité nationale. Le Canada, démocratie parlementaire et monarchie constitutionnelle, est rattaché à la couronne d’Angleterre par la personne du Gouverneur général. Il s’agit donc d’un rôle très prestigieux.


Michaëlle Jean

Michaëlle Jean n’a peut-être pas de pouvoirs décisionnels, puisqu’ils reviennent au premier ministre, mais elle assume la fonction d’un chef d’Etat et gardera toute sa vie le titre de « Très Honorable ». En devenant la 27e Gouverneur Générale du Canada, elle est aussi la troisième femme, la première noire et la deuxième immigrante à accéder à ce poste puisqu’elle succède à Adrienne Clarkson, d’origine chinoise. Sa nomination en 2006 est une consécration pour elle, une fierté pour la communauté noire et un symbole d’espoir pour toutes les minorités ethniques. C’est la preuve de la grande ouverture d’esprit des Canadiens et elle-même le reconnaît : « La grande force de ce pays c’est qu’il se transforme. Durant toutes ces années où j’ai œuvré comme journaliste et animatrice, sur les différentes chaînes de notre télévision publique, j’ai vu les préjugés reculer et les mentalités évoluer. Fini le temps où l’on osait penser et dire qu’une personne de race noire n’avait aucune crédibilité en information aux yeux du public. Je viens de loin. Mes ancêtres étaient des esclaves. Je suis née en Haïti, le pays le plus pauvre de cet hémisphère. Je suis fille d’exilés chassés de leur terre natale par un régime dictatorial ». Quel parcours justifie que cette femme, arrivée au Québec à l’âge de onze ans et qui n’a jamais fait de politique, ait été choisie comme symbole actuel de l’identité canadienne ?


Michaëlle Jean ou le modèle d’intégration à la canadienne


Après une maîtrise en littérature comparée des langues italienne et hispanique, Michaëlle Jean se destine à une carrière universitaire puisque dès la fin de ses études, elle est chargée de cours à l’université de Montréal. Pourtant, c’est le milieu associatif qui l’attire et, très tôt, elle s’engage au Regroupement provincial des maisons d’hébergement et de transition pour femmes victimes de violence conjugale au Québec, et travaille parallèlement dans des organismes d’aides aux femmes et aux familles immigrantes. Le journalisme vient à elle presque par hasard. En 1986, Michaëlle Jean retourne en Haïti dans le cadre d’un documentaire de l’Office national du film qui suit les premières élections libres et démocratiques du pays. Diffusé quelques mois plus tard, « Haïti nous sommes là, Hayti, nous la en » montre les images marquantes de l’équipe de tournage attaqué par les macoutes et le professionnalisme de Michaëlle Jean. Elle est alors repérée par Radio-Canada, principal groupe audiovisuel francophone du pays et pendant plusieurs années, elle gravit les échelons au sein de la rédaction, passant de simple rédactrice à journaliste incontournable qui réalise ses propres émissions. Elle anime pendant plus de dix ans des documentaires, des émissions consacrées aux questions de société et des émissions d’information comme le Téléjournal en fin de semaine et l’Heure du Midi. Dès 2001, sa carrière connaît un second souffle. Michaëlle Jean se voit chargée de la réalisation de Grands reportages pour la chaîne internationale de Radio-Canada, RDI (le Réseau de l’Information) ; elle est aussi à l’antenne de CBC, concurrent anglophone de Radio-Canada et présente l’émission The passionate eyes. La popularité de Michaëlle Jean est immense au Québec, où la qualité de son travail a été maintes fois reconnue aussi bien par ses pairs que par l’ensemble des Québécois. En 1995, elle remporte le prix du journalisme d’Amnesty International pour la série La moitié du monde sur les enjeux de la Conférence Internationale de l’ONU sur les femmes. En 1998, elle est nommée « femme de l’année » par le magazine Elle. Et en 2003, Michaëlle Jean est médaillée de « l’Ordre des chevaliers de la Pléiade des Parlementaires de la Francophonie » pour la promotion de la francophonie et du rapprochement des cultures.
Cette ascension remarquable, ajouté au fait qu’elle parle couramment cinq langues, le français, l’anglais, l’espagnol, l’italien et le créole haïtien, est celle d’une femme qui a toutes les compétences et le charisme requis pour accomplir son rôle dignement. Comment expliquer pourtant que sa nomination fut suivie d’une campagne de diffamation au Québec ? L’histoire et l’identité canadiennes sont compliquées et si Michaëlle Jean a pu faire l’objet de critiques, ce n’est pas pour l’ancienne immigrante haïtienne qu’elle était, mais au contraire pour la Québécoise qu’elle est devenue. Soupçonnée d’avoir des sympathies indépendantistes, avec son mari le cinéaste Jean-Daniel Lafond, Michaëlle Jean doit maintenant prouver qu’elle œuvre au rassemblement de tous les Canadiens, français, anglais et d’origine étrangère.


Le Canada, terre d’exil idéale ?


Sans connaître forcément l’histoire de Michaëlle Jean, les jeunes Noirs français sont de plus en plus convaincus du modèle de réussite à la canadienne et chaque année, nombreux sont ceux qui décident de franchir l’Atlantique en quête d’une société meilleure. Même si cette migration ne représente en elle-même qu’une très faible proportion, le désir de quitter la France est de plus en plus fort. A mesure que la France déçoit, le Canada attire : si on rejoint le Canada, c’est bien pour aller y trouver ce que la France ne nous offre pas et même, nous refuse. Ces jeunes, qui entrent dans la vie active, pensent parfois qu’en France, chômage et sous-emploi sont souvent liés à la discrimination et que l’Etat est trop peu engagé dans les luttes contre le racisme et les discriminations. Certains choisissent la Grande-Bretagne pour sa proximité, d’autres le Canada pour sa francophonie, mais au fond, tous sont à la recherche d’une société multiethnique et multiculturelle dans laquelle ils pensent pouvoir facilement s’intégrer sans être montrés du doigt. En effet, société multiculturelle signifie absence de modèle culturel unique et cohabitation de cultures différentes. La France a peut-être derrière elle une longue tradition de terre d’accueil et d’asile, mais elle manifeste encore un blocage culturel face au danger potentiel que pourrait représenter la valorisation d’une autre culture, autre que strictement européenne. Il n’est donc pas étonnant que beaucoup se tournent vers le Canada, terrain d’expérimentation du multiculturalisme depuis trente ans et plusieurs fois élu pays où il fait le mieux vivre au monde. Par contraste avec ce qu’il avait vécu en France, un jeune d’origine tchadienne soulignait sa surprise d’entendre des Canadiens l’accueillir en lui disant « Bienvenu au Québec ». Il est vrai qu’au Canada, on n’envisage pas seulement « l’intégration » comme une injonction faite aux populations qui entrent dans le pays. Aux antipodes des responsables français, qui n’ont de cesse de stigmatiser la volonté d’intégration des migrants, le gouvernement canadien prévoit de fournir une formation à la « population d’accueil » afin qu’elle comprenne mieux la culture de ceux qui arrivent et soit ainsi mieux à même de les accueillir.


Une mosaïque ethnique



Bannières internet


Parce qu’elle est née du mélange des populations autochtones, françaises et anglaises et qu’elle est depuis toujours un pays d’immigration, la société canadienne a la réputation d’être extrêmement ouverte à la diversité. Elle est passée, au cours des années 1960, du biculturalisme franco-anglais au multiculturalisme. Le recensement de 2001 montre que parmi les 30 millions de personnes résidant au Canada, 18,4% sont nées à l’étranger, soit près d’une personne sur cinq. Cette immigration en direction du Canada ne cesse d’augmenter. Elle vient d’atteindre son plus haut niveau depuis 70 ans. Alors que l’immigration était traditionnellement européenne, les nouveaux visages des migrants canadiens sont asiatiques, africains, latinos et caribéens. On compte aujourd’hui plus de 200 origines ethniques différentes et la Chine arrive en tête des pays de naissance des immigrants des années 1990. Avec un étudiant sur dix venant d’un pays étranger, l’université de Montréal est l’une des plus cosmopolites au monde. Plus de 140 pays différents y sont représentés et un quart des étudiants étrangers sont africains. Parmi eux, un grand nombre de Marocains, beaucoup de Camerounais, d’Ivoiriens, de Gabonais, de Sénégalais. Le pays connaît actuellement son plus fort taux de naturalisation. Cela prouve que, pour les nouveaux canadiens nés à l’étranger, acquérir la citoyenneté canadienne n’est pas vu comme un renoncement à leur patrimoine culturel ou comme une assimilation aveugle à la culture du Canada. Il n’y a pas à choisir. L’Etat canadien valorise aussi bien les cultures de souche française et anglaise que toutes les autres cultures présentes sur son sol. Cette reconnaissance et ce respect des différences facilitent l’intégration dans la société d’accueil. En 1991, une enquête montre que les Canadiens s’identifient d’abord comme Canadiens plutôt qu’à leurs groupes ethniques d’origine. A l’inverse, soumis à l’injonction d’intégration, conçue comme un effacement de toute singularité, nombre de jeunes Français accentuent par réaction leur origine et se revendiquent seulement « maliens » ou « algériens ». On obtient le résultat inverse de celui recherché.


La loi sur le multiculturalisme canadien


En 1971, le Canada innove. A une époque où certains pays occidentaux sont dépassés pas les nouvelles vagues d’immigration venus d’Asie et d’Afrique, notamment en France où des milliers de nouveaux venus sont entassés dans des bidonvilles faute de place, le Canada, lui, a trouvé le moyen d’anticiper sur les conditions d’intégration de ses migrants et futurs migrants. Bien que lui-même confronté à des crispations identitaires autour de la question de l’indépendance de la province du Québec, le Canada met en place un cadre juridique nouveau qui assure à tous les mêmes droits et la même protection. L’esprit multiculturel du pays se concrétise en 1988 lorsque est instituée la loi sur le multiculturalisme. Plus qu’une loi, elle apparaît alors comme un véritable choix de société, un pacte collectif dont le bon fonctionnement dépend de la participation entière de chaque citoyen canadien. Après des années de doute et d’incertitude sur son identité, déchirée par l’affrontement franco-anglais, le Canada a décidé de faire de sa faiblesse le socle de son identité. Le respect de la différence est devenu son projet de société. La loi sur le multiculturalisme rappelle les valeurs premières de liberté et d’égalité entre les citoyens. Elle reconnaît que, « indépendamment de toute discrimination, […] chacun a la liberté de conscience, de religion, de pensée, de croyance, d'opinion, d'expression, de réunion pacifique et d'association, […] elle garantit également aux personnes des deux sexes ce droit et ces libertés ». La lutte contre les discriminations est au cœur de cette loi : « Les personnes appartenant à une minorité ethnique, religieuse ou linguistique ne peuvent être privées du droit d'avoir leur propre vie culturelle, de professer et de pratiquer leur propre religion, ou d'employer leur propre langue ». Mais elle reconnaît surtout « à tous la même protection, tout en faisant cas des particularités de chacun ». Le projet poursuivi est donc celui de l’unité dans la diversité, du respect de l’identité de chacun à travers la valorisation du patrimoine multiculturel du Canada.
Le multiculturalisme canadien est un projet d’avenir. Il s’appuie sur des fondements de l’histoire canadienne, comme le statut des deux langues officielles du pays, et les droits spécifiques des peuples autochtones du Canada, mais il reconnaît aussi la diversité de la population comme une richesse inestimable. Les migrants et anciens migrants constituent un formidable réservoir de langues étrangères. Le chinois, le pendjabi et l’arabe sont les trois langues les plus parlées au Canada après l’anglais et le français.
La loi sur le multiculturalisme est une base législative qui encourage des projets visant à la compréhension interculturelle. Chaque moment de l’année est rythmé par des campagnes de sensibilisation. Février est le mois de l’histoire des Noirs, mai celui du patrimoine asiatique et, le 27 juin, a été célébrée, comme chaque année depuis deux ans, la journée canadienne du multiculturalisme. Les festivals et de fêtes célébrant la diversité sont l’occasion de rencontres et de ferveur nationale commune.

Les défis de la diversité


A l’inverse de la France, définir le profil ethnoculturel du Canada par des statistiques n’est pas un tabou. Il est considéré comme l’instrument nécessaire pour former une société toujours plus égalitaire. Depuis la Loi sur l’équité en matière d’emploi, on utilise communément le terme de « minorités visibles » pour définir « les personnes, autres que les Autochtones, qui ne sont pas de race blanche ou qui n’ont pas la peau blanche ». Les groupes minoritaires visibles qui sont d’abord chinois, sud-asiatiques et noirs, représentent aujourd’hui 13,4% de la population canadienne et sont en augmentation constante. Une politique d’action positive en faveur de la diversité est menée. Le projet « l’argent n’a pas de couleur » vise à éradiquer les préjugés sur les habitudes de consommation des minorités visibles et à diversifier le secteur de la publicité aussi bien dans les coulisses du métier que dans les spots et affiches. Un autre projet est de définir les profils démographiques des communautés noires au Canada, tâche extrêmement compliquée quand on sait qu’aux descendants des premiers Noirs installés sur le sol canadien depuis des siècles, il faut ajouter les diasporas noires caribéennes et africaines. Le défi canadien est celui de la diversité envisagée à plusieurs échelles : diversité entre groupes ethniques, diversité au sein même de ces groupes et diversité de l’identité canadienne.

Céline Marie-Nely

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