Société

Les noirs et les autres

Il y a déjà quelques mois, j’étais à Radio France à l’occasion d’un débat sur la «diversité» en présence d’Azouz Begag, ministre délégué à la promotion de l’égalité des chances. Compte tenu de l’absence d’une réelle politique d’embauche pour l’ensemble des stations du groupe, je ne pu m’empêcher d’intervenir pour dénoncer la vacuité, voire l’hypocrisie de l’exercice. C’est alors que Stéphane Paoli, journaliste à France Inter, me répondit : «Je ne vais tout de même pas abandonner ma place !.. ». C’est là, très exactement, le cœur du problème posé par une diversité assumée. Il faut passer des mondanités aux actes. Il s’agit de redistribuer les cartes et, pourquoi pas, de changer les règles du jeu de chaises musicales. Cela se fera de gré ou de force.

Jean Pierre Brax

Publié le 12 juillet 2006

Le 8 mars 2005, alors que les lycéens parisiens manifestaient en masse contre la loi Fillon, des dizaines d’autres jeunes leur tombaient dessus, les dépouillaient de leurs portables, argent, et même pour certains de leurs vêtements. Instantanément, une pluie de communiqués, articles et points de vue contribuaient à faire de cet événement la preuve de ce qui, pour certains, était un véritable « mouvement de haine judéophobe et francophobe » déferlant sur la France. A les en croire, du côté des agresseurs, il y avait des « Noirs » et du côté des victimes, des « Blancs ». Les quelques « portraits » donnés en pâture aux téléspectateurs devant convaincre les éventuels incrédules. Voilà qu’à l’occasion d’un seul évènement, nous étions passés d’un « non-problème » à un « danger» noir. En effet, jusqu’à ce jour fatidique, les populations noires de France brillaient par leur absence de la scène médiatique…
Longtemps après cet incident, deux pétitions circulaient encore sur le net. La première, signée, entre autres personnalités, par l’écrivain Alain Finkielkraut, dénonçait un soi-disant « racisme noir anti-Blancs ». La deuxième exigeait une enquête parlementaire et dénonçait les lectures politiques, sociologiques ou « ethniques » - réelles ou fantasmées - de ces événements. Quelques mois plus tard, démarraient à Clichy-sous-Bois des émeutes qui, au niveau national, se sont soldées par près de 3 500 véhicules incendiés ainsi que par une quantité impressionnante d’autres dégâts. Les cibles choisies par les émeutiers furent les symboles mêmes de la société : la police, l'école, la crèche, le collège, le centre de loisirs collectifs, la voiture du voisin, la boutique du riverain. La question qu’il faut se poser aujourd’hui est : ces évènements vont-ils se reproduire et pourquoi ?

La lutte pour les places, encore et toujours

Le 1er juillet dernier, à la tribune de la Mutualité, Victorin Lurel, président de la région Guadeloupe et secrétaire national du PS chargé de l'outre-mer, prenait la parole pour annoncer qu’il venait de remettre sa démission (de la direction) à François Hollande . Ce jour là, les militants du parti socialiste décidaient des investitures pour les prochaines législatives. Force est de constater qu’au PS comme pour la journaliste Isabelle Mandraud dans le journal Le Monde du 3 juillet, qu’ils soient Guadeloupéens où Nord Africains, quand il s’agit de se répartir les places, les non Français de souche deviennent des « candidats issus de l'immigration ». A ce titre, ils doivent tous être mis dans le même sac et subir le même traitement : la portion congrue. Conséquence ? Si une vingtaine d’entre-eux furent investis, une pincée sont en situation éligible. « Je regrette que les éléphants du parti me laissent enfermé dans ma couleur », conclut le député Guadeloupéen en reprochant au PS de ne pas tenir ses engagements.

Apprendre à être noir puis « rester à sa place »

Rien ne semble avoir véritablement changé depuis l’époque coloniale : le « Blanc » se pense comme le référent universel par rapport auquel s'ordonne la hiérarchie des «Autres». D’Arletty et Gabin à Amélie Poulain, la fiction d'une France éternelle dans laquelle les étrangers viendraient se diluer explique pourquoi la couleur d’un Français de nationalité peut faire de lui un éternel étranger. Il existe, de fait, un processus d'apprentissage de l'assignation raciale. Cet apprentissage varie selon l'histoire familiale, l'environnement social, le sexe, la joliesse et les expériences individuelles des sujets, sans parler du contexte socio-historique plus général qui fait que le racisme est plus ou moins brutal et plus ou moins admis ou contesté.

Des raisons d’espérer ?

Une étude publiée au mois de septembre 2005 par l'Insee dans sa revue Economie et statistique confirme brutalement plusieurs évaluations récentes : l’école contribue comme jamais à la reproduction des inégalités sociales. L’une des explications proposées par l’étude est que les classes moyennes françaises investiraient des sommes considérables dans l'avenir de leurs rejetons et dans la reproduction de leurs avantages scolaires concurrentiels (enseignement privé, cours particuliers mais aussi stratégies immobilières). En résumé, si beaucoup de quartiers voire de villes, comme par exemple Argenteuil, souffrent d’un appauvrissement et d’une précarisation qui ressemble à un cancer en pleine métastase, leurs classes moyennes s’appliquent une «vraie discrimination positive». A l’inverse, pour les enfants de milieux populaires et issus de minorités ethniques, la réussite scolaire deviendrait de plus en plus difficile à gérer individuellement.

Toujours d’après cette étude, pour le jeune « renoi» ou le jeune « beur», la «réussite » individuelle ne pourrait se faire que dans la douleur. Pourquoi ? Parce qu’elle se fait contre « ce qu'il est » ou censé être (contre son milieu, contre ses copains et parfois contre ses propres frères et sœurs). Quand ils sont décidés à réussir, ces jeunes doivent tout réinventer : leur façon de parler, de se vêtir, voire de manger ou se tenir à table... Ils doivent « se la jouer perso », quitte à passer pour des « traîtres », subir l’hostilité et le mépris de leur propre milieu affectif. Dans des conditions aussi difficiles, la réussite ne peut qu’être longtemps fragile et n’est pas sans conséquences psychologiques voire psychiatriques.

En guise de conclusion

L’évidence c’est qu’il faut en finir avec notre société stagnante et croupissante, dont les seuls idéaux sont devenus ceux du confort, de la performance et de la sécurité. Il faut changer toutes les données et changer les règles du jeu. On pourrait commencer par le système de concentration du pouvoir dans quelques (blanches) mains, les mensonges, l’hypocrisie érigée en système, les tabous, les omertas, le journalisme de Cour et la politique-spectacle. Il faudrait surtout commencer par considérer la diversité de la population française non plus comme un problème mais comme une ressource à ne plus gaspiller.

Jean Pierre Brax

Jean-Pierre Brax est né à Port-au-Prince le 4 février 1957 d’une mère haïtienne originaire de Bainet et d’un père français.

En 1986, il publie son premier livre sur Haïti : Haïti pour quoi faire ?. Un livre au sein duquel il fait une analyse critique de l'histoire de son pays. Il explique notamment l'impossibilité de construire une nation dans le pays du "pito nou lèd nou la", (quoi qu’on fasse, c’est pas grave) où, d’après lui, tant de compatriotes ne rêvent que "d’aller jouir à l'étranger des acquis sociopolitiques et économiques pour lesquels ils devraient se battre chez eux".

Soucieux de joindre le geste à la parole, quelques mois plus tard, Jean-Pierre interprète le départ pour l’exil de Jean-Claude Duvalier comme un signe et une opportunité historique. Il quitte l’Europe pour apporter sa contribution à ce qui s’annonçait être un tournant décisif de l’histoire d'Haïti.

Deux ans plus tard, avec son partenaire le caméraman et monteur Richard Sénécal, Brax créait « Fashion » (à la mode en créole). Ce magazine d’actualité culturelle révolutionnaire diffusé deux fois par semaine pendant deux ans à la Télévision Nationale (TNH) bouleversera la scène musicale haïtienne et orchestrera le succès populaire de la musique rock d’inspiration vaudou (la musique « racine »). En 1988, Boukman Eksperyans entrera triomphalement dans le cortège carnavalesque. Un an plus tard, c’est le tour du groupe Koudyay, un autre « enfant » de l’émission. Mais pour Jean-Pierre Brax ce début de « révolution culturelle » ne pouvait s’arrêter là. Haïti semblait mûre pour une révolution politique.
En 1989, faute de mieux, le candidat Jean-Bertrand Aristide semble le plus proche de cet objectif. C’est pourquoi, Brax ne cache pas son soutien. Mais à cause de cette caution publique, quelques semaines plus tard, au moment de la tentative de coup d’Etat d’extrême droite de Roger Lafontant, son nom figurera sur la liste des personnalités à abattre. Après la sortie de son deuxième livre intitulé Chroniques d’une société haïtienne aux éditions du Nouvelliste (journal au sein duquel il avait prépublié ses textes), Brax quittait l’île pour des vacances en Californie.

Quelques semaines après, un coup d’Etat militaire expédiait Aristide et sa clique au Venezuela puis à Washington. Jean-Pierre décide alors de rester aux Etats-Unis où, en 1994, il publie La société haïtienne de A à Z, un livre qui dénonce l’imposture et le danger de ce qu'était devenu « le mythe Aristide » ainsi que l’embargo économique dont le peuple Haïtien est victime.

En 1999, Jean-Pierre Brax quitte les Etats-Unis et retourne en France. Il conçoit et réalise Célidé Magazine, un magazine mensuel pour le compte de la CFDT. Puis, il se lance à nouveau dans la production audiovisuelle. Il réalise une série de documentaires qui dénoncent l'hypocrisie du système socioéconomique et politique français. Le plus connu d'entre eux a pour titre "L'Autre Guerre des Medias". Jean-Pierre travaille actuellement sur "Quatre Antillaises investissent la politique métropolitaine", un documentaire qui devrait prochainement être diffusé par la chaîne de télévision France O.


Pour en savoir :
jeanpierrebrax@noos.fr