Histoire des femmes

Zora Neale Hurston ou la naissance d’un féminisme noir américain

Qualifiée de sexe faible, la femme a subi des siècles d’oppression des hommes à travers le monde. Même si la condition des femmes reste à parfaire, on ne peut ignorer le long chemin qu’elles ont parcouru. Aux Etats-Unis, de nombreuses femmes commencent à lutter contre les stéréotypes véhiculés au travers du « culte de la féminité ». La femme doit se conformer à quatre vertus jugées indispensables : la piété, la pureté, la soumission au père ou au mari et la domesticité. Les premiers mouvements féministes comparent alors la condition de la femme à celle des esclaves noirs. L’auteure noire américaine Zora Neale Hurston prolonge ce combat pour l’égalité entre les sexes

Régine Montreuil

Publié le 15 septembre 2006

La littérature fut un tremplin pour la conquête des droits des femmes. Au début du XXième, la majorité des livres traitant des femmes étaient écrits par des hommes. En ce qui concerne la littérature africaine américaine, les premiers récits rédigés par des femmes avaient pour thème principal l’esclavage. C’est le cas de La case de l’oncle Tom, de Harriet Beecher Stowe. Dans les années 1920, de nombreux intellectuels noirs cherchent à se démarquer de l’image d’anciens esclaves qui hante l’identité africaine américaine. Au sein du « New Negro Movement », qui devient « The Harlem Renaissance », les écrivains attaquent de front le problème des discriminations raciales. Le mouvement compte également des femmes : Nella Larsen (Quicksand, Passing), Jessie Fauset (Plum Bun: A Novel without a Moral) et Zora Neale Hurston. Cette dernière a été victime du sexisme des intellectuels de son temps, noirs comme blancs. Cela a profondément affecté sa carrière. Sa démarche atypique est pourtant redécouverte aujourd’hui.

Ecrivain, mais aussi anthropologue, Zora Neale Hurston cultive un vif intérêt pour le comportement humain ainsi que pour le folkore africain américain. L’une des caractéristiques de ses romans est le recours à la langue vernaculaire. Le souci de respecter les dialectes du sud des Etats-Unis est perçu par certains comme une caricature de la communauté noire. Pourtant, ses études sur le langage visent surtout à rendre compte de la richesse de cette culture. Ses recherches ethnographiques aboutissent à la publication de deux livres: Jonah’s Gourd Vine (1934) et Mules and Men ( 1935). En 1937, paraît son plus célèbre roman : Their Eyes Were Watching God. Il remet en question l’identité féminine dans le monde rural de la Floride. Janie Crawford, encore adolescente, épouse contre son gré Logan Killicks, respectable fermier. Selon sa grand-mère, il apportera une stabilité financière et une reconnaissance sociale à la jeune fille. Très vite, Janie a conscience que sa vie ne se limite pas à être une épouse. Suite à une violente dispute, elle quitte son mari, se laisse séduire par le maire d’Eatonville, Joe Starks, et finit par l’épouser. Sa situation ne s’améliore pas. Elle devient un simple trophée servant à satisfaire l’ego de son mari. Joe Starks abuse de Janie verbalement et physiquement. Après la mort de son second époux et contre toutes les conventions, Janie choisit un homme plus jeune, Tea Cake. Elle ignore les commentaires des habitants et s’enfuit avec son nouvel amant dans les Everglades. Janie est enfin épanouie mais son bonheur est de courte durée. Lors d’un cyclone, Tea Cake est mordu par un chien enragé alors qu’il sauve Janie de la noyade. Infecté et perdant la raison, il s’attaque à Janie qui, par légitime défense, est contrainte de tuer le seul homme qu’elle a aimé.

La critique de l’intelligentsia masculine noire : son absence d’engagement politique

Ce roman a été très mal accueilli par l’élite noire de l’époque. Ralph Ellison et Richard Wright se sont senti offensés par l’usage abondant d’une langue vernaculaire et ont reproché à Zora Neale Hurston une vision « édulcorée » de l’expérience des Noirs. Dans son essai Between Laughter and Tears, Richard Wright considère Their Eyes comme des chroniques amoureuses d’une femme du sud des Etats-Unis, sans aucun intérêt. Il lui reproche de se complaire dans une fiction qui ne porte « aucun message et aucune réflexion » (New Masses, October 5th 1937).
Richard Wright lui reproche également son absence d’engagement politique face au racisme. Les romans de Zora Neale Hurston sont imprégnés de son expérience personnelle. Elle a vécu dans une ville du sud qui comptait une majorité de Noirs. Elle n’ignore pas la difficulté des relations entre Noirs et Blancs. Plutôt que de lutter idéologiquement contre le fléau du racisme, elle choisit de ne pas se laisser emprisonner par ce combat, en refusant de se laisser dicter les thèmes de ces ouvrages. A l’inverse de ses homologues masculins, elle entend ne pas se laisser dominer par cette situation sociale. Dans son essai How It Feels to be Colored Me, elle refuse de voir la négritude comme une tare : « Ma couleur de peau n’est pas une tragédie. Je ne me sens pas damnée. » Hurston rejette toute affiliation à une « école de la négritude » et préfère dénoncer la situation des femmes de son époque. Elle fait de son héroïne, Janie Crawford, un symbole de l’émancipation féminine. Refusant de se conformer à l’archétype féminin de l’époque, elle ne se confine pas dans un rôle d’épouse ou de mère. Elle travaille dans les champs aux côtés de son troisième mari. A la fin du roman, Janie s’est libérée des valeurs inculquées par sa grand-mère. C’est une femme forte et indépendante.

La libération sexuelle de la femme noire

Au-delà d’une simple émancipation sociale, Their Eyes prône également la libération sexuelle de la femme noire. L’exploitation sexuelle que les propriétaires faisaient de leurs esclaves noires a construit durablement une image de la femme noire comme simple objet sexuel. La société blanche a justifié le viol des femmes esclaves par leur sexualité hyperactive. Par réaction à ces stéréotypes, l’homme noir a exercé une forte pression sur les femmes noires en leur imposant de conserver une image pure. Pour Zora Neale Hurston, ces deux points de vue sont, l’un comme l’autre, irréalistes et pernicieux. Ils enferment la femme noire dans un carcan qui l’empêche de s’épanouir, y compris dans l’expression de ses désirs. Certains passages de Their Eyes, exprimant une sensualité correspondant aux fantasmes de Janie, sont extrêmement audacieux pour l’époque. Lors de la parution du livre, les censeurs ont condamné cet érotisme féminin, exprimé par une femme elle-même. Rien ne devait éloigner la femme d’une certaine norme sexuelle.
Les critiques des écrivains noirs, lui reprochant son absence d’engagement, ainsi que les condamnations de l’ensemble de la société, stigmatisant son audace érotique, explique le peu de succès recueilli par Zora Neale Hurston de son vivant. Son roman a cessé d’être publié quelques années après la première parution. L’auteur est décédée dans la pauvreté et l’anonymat en 1960.

Treize ans plus tard, l’écrivain Alice Walker, profondément touchée par Their Eyes, entreprend un voyage pour retrouver la tombe non personnalisée de Zora Neale Hurston. Elle fait ériger un monument en son honneur et écrit un article sur ce pèlerinage dans Ms Magazine. Ce témoignage marque la résurrection de Hurston dans l’histoire de la littérature. Their Eyes est réédité en 1975. Les thèmes abordés sont en parfaite adéquation avec les évènements de l’époque. Le mouvement des droits civiques des années soixante a ouvert les portes à une nouvelle vague de mouvements féministes aux Etats-Unis : on parle alors autant du Women Power que du Black Power. La contribution de Zora Neale Hurston à la construction d’une identité féminine noire est indéniable. Hurston est bien la pionnière de cette école d’écrivaines noires américaines : de Toni Morrison, prix Nobel, à Paule Marshall, Audre Lorde ou Amiri Baraka. Revanche sur le mépris et sur l’oubli : Their Eyes est devenu pour cette nouvelle génération une référence incontournable.

Régine Montreuil :

Régine Montreuil est étudiante en littérature américaine à l’université Paris 3-Sorbonne nouvelle. Elle a consacré son mémoire de maîtrise à Zora Neale Hurston (The Quest for Identity in Their Eyes Wer Watching God), à la suite de son année d’études à Queens College (2003-2004).

En 2006, elle consacre son mémoire de Master 2 à Adrienne Kennedy (sous la direction de Marie-Christine Lemardeley), étudiant en particulier les représentations de l’inconscient dans l’œuvre de cette dramaturge noire américaine.