Sociétés

Diversité linguistique et connaissance

Le travail présenté ici est un résumé synthétique d’un article {1} que le lecteur pourra consulter pour plus d’information. Nous tentons d’analyser la « dynamique » de la diversité linguistique et de mettre en évidence les limites du monolinguisme et l’attention nécessaire aux relations entre les langues de production et de diffusion du savoir.

Jean-Pierre Asselin de Beauville et Patrick Chardenet
Agence universitaire de la Francophonie

Publié le 1er septembre 2006

Il y va d’abord d’un constat : on ne peut soumettre le développement scientifique, qui a besoin d’un temps propre à lui, à une langue qui doit en partie sa position hyperdominante à sa capacité à représenter l’accélération du monde et qui ne résistera pas forcément à la même durée. Si un résumé, un compte rendu ou une note peuvent être calibrés dans une seule langue hypercentrale aux fins de valorisation d’un article, d’une communication, il semble difficile, voire contre-productif de réduire une relation d’expérience, une description de recherche fondées sur des orientations épistémologiques définies à travers des notions et concepts précis, ou un développement théorique argumentatif, dans un idiome qui jouerait le rôle de référent mondial de la science. Il faut encourager les traductions et l’interprétariat scientifiques en améliorant les formations spécialisées, en contribuant au développement d’outils d’assistance de traitement de la parole et de l’écrit, la recherche sur le langage et les langues devant contribuer à en améliorer la qualité. Mais la production, l’acte initial fondateur du savoir est lui-même un langage. Dans l’ouvrage Le Vocabulaire européen des philosophie -Dictionnaire des intraduisibles {2} , les auteurs se démarquent aussi bien d’une dynamique inévitable du tout anglo-américain mondial, fondée sur l’illusion que cette langue pourrait rendre compte aussi bien de la physique, de l’informatique, de la biologie aujourd’hui et pour demain, et parallèlement d’une philosophie relevant d’un universel logique, identique en tous temps et en tous lieux, que d’une représentation qui reposerait sur l’idée qu’une langue comme l’allemand puisse être ‘la’ langue philosophique par excellence et dont les concepts seraient intraduisibles dans d’autres langues {3} . Dans un article paru dans Pour la Science {4} , Laurent Lafforgue affirme que “ c’est dans la mesure où l’école mathématique française reste attachée au français qu’elle conserve son originalité et sa force. A contrario, les faiblesses de la France dans certaines disciplines scientifiques pourraient être liées au délaissement linguistique ”. Plus loin, il ajoute : “ La créativité scientifique est enracinée dans la culture, dans toutes ses dimensions – linguistique et littéraire, philosophique, religieuse même… Alors, gardons la diversité linguistique et culturelle dont se nourrit la science. ”.

On peut supposer qu’à l’origine de l’humanité, le petit groupe de nos premiers ancêtres communiquait à l’aide d’un langage adapté à leur situation. Cependant le langage n’est pas un don, il apparaît avec sa nécessité. Les langues actuelles seraient donc toutes issues moins d’un proto-langage que d’une même nécessité de communiquer pour organiser le groupe, qui se serait progressivement diversifiée par la suite des acculturations {5} diverses accompagnant les migrations géographiques et les évolutions biologiques des êtres humains. L’hypothèse selon laquelle l’homme ne serait pas apparu en un seul lieu mais en différents lieux ne change pas la nature du processus imaginé ici puisqu’il suffirait alors d’en imaginer autant en parallèle.
En ce qui concerne les mécanismes qui nous paraissent gouverner la diversité linguistique, on pourrait dire qu’il existe une double étape dans la galaxie linguistique : une extrême différentiation des langues par acculturation, c’est-à-dire par adaptation à une culture évolutive dans le temps et l’espace, et une extrême attraction vers le monolinguisme des messages portés par la technologie, congruente à l’accélération (temps) et à l’extension (espace monde). Ce processus de différentiation de la variation dialectale à la créolisation est en outre rendu plus complexe par le phénomène de l’amplification des contacts de langues et de leurs effets sur les langues (emprunts, créolisation, porteurs de nouvelles langues à l’interface de celles existantes) et sur les individus (alternances, mélanges de langues).

Faut-il voir dans ce processus de métissage des langues associé aux effets de la mondialisation économique, un extraordinaire et redoutable accélérateur qui tend à imposer au monde une lingua franca, un phénomène pouvant, à long terme, conduire à la disparition de la diversité linguistique ? La réponse à cette question est certes difficile, cependant on peut observer que si, depuis l’origine de l’humanité, un grand nombre de langues et de cultures ont disparu (souvent pour d’autres raisons que le métissage, notamment par l’absence de contacts), nous n’en sommes toujours pas arrivés à une situation d’uniformité et que d’autre part, l’interculturation {6} et l’interlinguisme ont favorisé des partenariats productifs. Comme le fait justement remarquer Michèle Gendreau-Massaloux {7} , “ si l’on insiste beaucoup sur la ‘mort’ des langues, personne ne fait allusion à la ‘naissance’ de nouvelles langues dont témoignent pourtant de nombreux travaux de terrain ”, jusqu’aux hypothèses de fusions linguistiques entre langues proches qui ne relèvent pas de la disparition mais plutôt de la co-création {8} . On peut aussi observer que de ‘petites langues’ {9} sont plus présentes au monde qu’elles ne l’étaient il y a une cinquantaine d’années comme par exemple le créole des Antilles françaises pour lequel le métissage s’est plutôt accompagné d’un certain renforcement de l’emploi de la langue.

Il devient alors possible d’imaginer un processus génératif des langues susceptible de garantir le maintien d’un principe fonctionnel de diversité car “ même dans des régions du monde où l’attirance de grandes langues de communication internationale peut faire concurrence aux langues locales, des mouvements de création se produisent, qui témoignent d’un essor de variétés linguistiques nouvelles ” {10} . S’il en est ainsi, on devrait être en mesure d’affirmer que toute tentative pour une langue de s’imposer au monde comme langue de communication universelle est vouée à l’échec, du fait de la tendance naturelle de l’Homme à construire de la complexité, à bâtir des paradigmes même lorsqu’il affiche rechercher un objectif général de communication sans contrainte. La diversité serait en quelque sorte, inscrite dans l’évolution de l’humanité, comme une sorte de protection fondamentale. “ La fin des distances physiques révèle l’importance des distances culturelles. Plus il y a de communication, d’échanges, d’interaction, et donc de mobilité, plus il y a, simultanément, un besoin d’identité ” {11} qui favorise un accès global au sens par un élargissement de ses composantes. La thèse de cette « diversité fondamentale » se trouve d’ailleurs soutenue par l’observation de la diversification progressive des langages informatiques ou encore par celle des langues artificielles, ce qui indique une tendance sur le long terme, de recherche de diversification linguistique, ce qui implique que sur des échelles de temps plus courtes, perdure suffisamment d’hétérogénéité culturelle afin de pouvoir nourrir de façon permanente le processus de diversification. À cette dernière échelle de temps, qui correspond globalement à la durée de quelques vies humaines, il est donc important de prendre des mesures de mise en valeur des cultures locales et régionales, dans chaque pays, pour que le processus de mise au monde de la diversité culturelle et linguistique à long terme puisse se poursuivre.

Que pouvons nous faire pour cela ? C’est d’abord et avant tout l’intégration de la connaissance dans sa culture de production qu’il faut valoriser, si l’on souhaite que la ou les langues attachée(s) à cette culture reste dynamique, créative et se développe, voire fusionne avec d’autres langues pour en produire de nouvelles. Il nous semble erroné de mettre en exergue la défense d’une langue tout en n’accordant pas assez d’importance au développement culturel. {12} D’évidence la réciproque s’impose, a contrario une langue qui serait confrontée à une autre langue dominante et qui ne serait pas « supportée » par suffisamment de productions culturelles serait menacée à terme de disparition. La disparition du latin, est ainsi un exemple de création de langues (les langues romanes) par fusions. Ce processus progressif (jusqu’en 1906, les thèses de Lettres en France étaient soutenues en latin) n’est pas le simple fait d’une simple décision politique (comme celle de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539) ou des marchés dominants, mais le résultat de l’enrichissement du fonds latin et de son adaptation dans des contextes culturels dynamiques variables. La production d’œuvres culturelles dans la langue associée à une culture joue donc à nos yeux un rôle fondamental pour qu’une langue puisse contribuer au développement. La culture scientifique étant surtout le fait des universitaires, des chercheurs, des ingénieurs et des techniciens, leur participation à la promotion de la langue et, en conséquence, de la diversité culturelle et linguistique est une clé de la réussite en ce domaine. Cependant, on comprendra aisément que si ces scientifiques et universitaires choisissent (comme cela est souvent le cas actuellement) de produire uniquement leurs œuvres dans une langue qui n’est pas celle attachée à leur profonde culture de production mais celle d’une simple culture de diffusion, leur langue d’origine, celle dans laquelle leurs compétences ont été acquises dans un contexte spécifique de culture éducative, se trouvera menacée de dégradation et de disparition. C’est ainsi que lorsque les chercheurs francophones, par exemple, se soumettent à cette culture de diffusion en produisant directement et en publiant uniquement dans la langue hyperdominante, ils contribuent, qu’ils le veuillent ou non, à l’affaiblissement de leur langue et de leur culture éducative. Plus on produira de contenus culturels et scientifiques en français et mieux la langue française pourra contribuer au développement avec les autres langues du monde. Cela paraît une évidence et pourtant cette simple idée n’est pas acceptée par de nombreux francophones universitaires ou non. L’aveuglement du marché les rend objectivement complices de la perte à terme, de la contribution de la langue française au monde. Dire cela implique la mise en place de politiques linguistiques adaptées, en particulier, dans le monde universitaire {13} .


|1| JP Asselin de Beauville, P Chardenet, « Quelle dynamique pour la diversité linguistique ? », Revue Riveneuve-Continents, n°3, novembre 2005.
|2| Cassin, B., 2004, Le Vocabulaire européen des philosophies. Dictionnaire des intraduisibles, Paris, Le Seuil/Le Robert, 2004, 1532 pages.
|3| Cheymol, M., 2004, note de lecture dans Le français à l’Université;, 4-2004, Agence universitaire de la Francophonie, p.5.
|4| “ Le français au service des sciences ”, dans Pour la Science, mars 2005.
|5| tNous adoptons ici cette notion selon la définition du Memorandum du Social Science Research Council comme: « L'ensemble des phénomènes résultant du contact direct et continu entre des groupes d'individus de cultures différentes avec des changements subséquents dans les types de culture originaux de l'un ou des autres groupes.» Bastide (R), 1998, Acculturation, dans Encyclopedia Universalis, 1-114 c et suivant.
|6| Demorgon, J., 2000, L’interculturation du monde, Anthropos.
|7| 2004, “ Les langues, ni anges, ni démons ”, Hermès n° 40, Francophonie et mondialisation, éditions du CNRS.e
|8| Comme en témoignent des relevés en zones frontalières.
|9| En nombre de locuteurs.
|10| Gendreau-Massaloux, M., 2004, Ibid, pp. 275-279
|11| Wolton, D., 2003, L’autre mondialisation, Flammarion
|12| JC Beacco, M. Byram, « Guide pour l’élaboration des politiques linguistiques éducatives en Europe – De la diversité linguistique à l’éducation plurilingue », Conseil de l’Europe, Strasbourg (France), avril 2003, p. 137.
|13| JP Asselin de Beauville, P Chardenet, « La diversité linguistique dans la production et la diffusion du savoir : constats et propositions », IIIe. Séminaire interaméricain sur la gestion des langues-« Les politiques linguistiques au sein des Amériques dans un monde multipolaire », Rio de Janeiro, 29-31 mai 2006.

Jean-Pierre Asselin de Beauville

Jean-Pierre Asselin de Beauville est professeur d’informatique à l’Université François Rabelais (Tours) où il a dirigé le laboratoire d’informatique et crée l’équipe “ Reconnaissance des formes et analyse d’images ”. Depuis 1998, il est détaché comme vice-recteur aux programmes à l’Agence universitaire de la Francophonie, à Montréal

Patrick Chardenet

Patrick Chardenet est maître de conférences en sciences du langage à l’Université de Franche-Comté (Besançon). Depuis 2005, il est détaché comme chef de projet dans le cadre du programme “ Langue française, francophonie et diversité linguistique ” auprès de l’Agence universitaire de la Francophonie