Pour
une histoire des invisibles
L’histoire de la colonisation, l’histoire de l’immigration
sont désormais des réalités en France, comme
en témoigne le grand colloque organisé par la Cité
de l’Immigration les 28, 29 et 30 septembre 2006. Cependant,
ces histoires ne suffisent pas à appréhender le
passé des populations qui n’ont cessé d’être
minorées socialement. Jadis écartées de la
citoyenneté, elles ont également été
systématiquement écartées de la mémoire
nationale. Dans la lignée des « subaltern studies
», lancées en 1982 par un groupe de chercheurs indo-britanniques,
la France ne doit-elle pas écrire à son tour l’histoire
de ses populations dominées.
François Durpaire
Publié le 6 octobre 2006
Aujourd’hui, le terme de « communautarisme » sert
à mettre en doute l’ « intégration »
d’une nouvelle génération de Français.
On en vient à qualifier d’ « intégrés
» ceux qui sont « invisibles » - des dirigeants
politiques estimant que les parents étaient « mieux
intégrés » que leurs enfants - et de «
communautaristes » ceux qui, précisément,
sortent de leur communauté d’origine pour interroger
leur place au sein de la communauté – plus vaste
– de la nation. L’opposition entre « communauté
» et « intégration » est une fausse évidence.
On le constate en Amérique du Nord, où l’assimilation
des immigrants est justement attribuée à leur degré
de solidarité communautaire. C’est le cas des Mourides
du Sénégal ou des Coréens, dont on souligne
la capacité à disposer de réseaux - voire
de capitaux - au sein de leur groupe, ce qui accroît leur
possibilité d’entreprendre. Le rôle de la communauté
dans le processus d’intégration est reconnu par les
pouvoirs publics. Chez les Vietnamiens, une ligne téléphonique
gratuite met les nouveaux arrivants en contact avec leurs compatriotes
déjà installés dans le pays. En France, l’idée
de communauté naît de manière négative,
en relation avec l’exclusion dont on fait l’objet.
La « communauté d’exclus » naît
entre des gens de catégorie sociale très différente
mais qu’unit le fait d’avoir à souffrir de
discriminations. Les contrôles d’identité au
faciès touchent également de simples citoyens, comme
des avocats (Maître Ursulet), des sportifs de haut niveau
(Eunice Barber, Lilian Thuram) ou des artistes (Jacob Desvarieux).
Nombre de ces élites préfèrent aujourd’hui
quitter la France. Des milliers de jeunes Noirs diplômés
partent pour la Grande Bretagne, le Canada ou les Etats-Unis.
Dans un contexte de fort chômage, la discrimination peut
passer inaperçue, tant il est facile de prétexter
que des diplômés autres que noirs ont aussi des difficultés
pour accéder à l’emploi. Ces élites
formées par la France viennent enrichir des pays déjà
dynamiques. La France, dont les forces vives n’ont jamais
été aussi nombreuses et diversifiées, se
prive de leurs compétences. Ses institutions restent fermées
et sclérosées, la sélection se faisant sur
d’autres critères que l’excellence et le mérite.
« Nos ancêtres les Arawaks
»
Pour nombre de jeunes Africains et Caribéens français,
l’histoire telle qu’elle est enseignée à
l’école ne les concerne pas. Si l’expression
« Nos ancêtres les Gaulois » - n’existe
plus dans les manuels scolaires, l’eurocentrisme reste présent.
Les nouveaux programmes 2006 de la classe de première STG
sont même en régression, occultant totalement la
géographie des départements d’outre-mer. Les
nouveaux manuels de seconde, pour la rentrée de septembre
2006, sont indigents sur la traite et l’esclavage, ignorant
les recommandations du Comité pour la Mémoire de
l’Esclavage présidé par Maryse Condé.
Deux pages sur trois cents - et à titre seulement de dossier
- sont consacrées à ces questions. Sur le plan idéologique,
on est toujours dans le mythe républicain, pour qui l’originalité
de la France n’aurait été que d’abolir
l’esclavage, et n’aurait été pour rien
dans son établissement. Le manuel Hatier, qui a choisi
comme titre – ignorance ou provocation ? – «
la République abolit l’esclavage », insiste
de manière exclusive sur les abolitionnistes blancs, occultant
les combats de générations d’esclaves. Certains
intellectuels, comme Elisabeth Badinter, affirme que la formule
« Nos ancêtres sont les Gaulois » peut être
acceptée à titre symbolique. Imaginons que ce soit
la Martinique qui ait colonisé la France en 1635. Même
à titre symbolique, les enfants de France continentale
accepteraient-ils de se reconnaître aujourd’hui des
ancêtres « peuls » ou « Arawaks »
(peuple présent dans les Caraïbes avant l’arrivée
des Européens) ? Le jeune Français des Antilles
ou de la Réunion a appris pendant des générations
que le passé de son pays était celui des cathédrales.
Il est temps que le jeune Français poitevin ou savoyard
fasse pareillement sienne l’histoire des champs de canne.
Sans appropriation réciproque des mémoires des uns
et des autres, il ne peut pas y avoir d’histoire commune.
Au-delà de la continuité territoriale, il doit y
avoir continuité du récit historique entre France
continentale et départements d’outre-mer. Jamel Debbouze,
à propos du film Indigènes, évoque un post-it
apposé sur les vieux manuels d’histoire. L’histoire,
selon Henri Moniot (Didactique de l’histoire, 1993), «
alimente en représentations les identités. Elle
dit les origines, les généalogies, les pères
fondateurs, elle justifie les appartenances, dresse les tableaux
et les portraits qui instituent les différences qu’on
a avec les autres et les ressemblances qu’on a avec les
siens, à toute échelle ». L’histoire
de France, en gommant certains chapitres du passé, a écarté
les populations et les territoires considérés comme
subalternes. Il est urgent de la réactualiser pour la faire
correspondre à ce qu’est réellement notre
pays : « Ce à quoi contribue l’enseignement
de l’histoire, c’est à faire partager aux jeunes
la mémoire actuelle des adultes, telle que ceux-ci la réélaborent
aujourd’hui à cet effet. Il faut noter que la mémoire
sociale loin d’être pur « souvenir » est
une œuvre de composition et de communication, œuvre
éventuellement conflictuelle et disputée ».
Les réajustements de la mémoire nationale sont actuellement
l’objet de vives tensions. Dans un pays en crise d’identité,
qui cherche dans le passé les clefs de compréhension
de son présent, la place que prend l’historien dans
la sphère publique est considérable. S’est
opéré récemment un rapprochement entre Nicolas
Sarkozy, candidat à l’élection de 2007, et
l’historien Max Gallo qui entend restaurer la « fierté
» d’être français en assumant une histoire
nationale eurocentrée.
L’histoire des Noirs, c’est
aussi celle des Blancs
A l’inverse, une nouvelle génération d’historiens
s’attelle à écrire le passé de ces
Français séparés et exclus de la communauté
nationale. Les femmes sont ainsi longtemps restées invisibles
dans l’histoire de la nation. Pourtant, comme l’écrivaient
Georges Duby et Michelle Perrot, « l’histoire des
femmes est aussi celle des hommes, du rapport entre les sexes,
de la différence des sexes ». Par analogie, on peut
dire que l’histoire des Noirs est aussi celle des Blancs,
celle des relations interraciales au sein d’une République
qui s’est toujours pensée comme égalitaire.
Il existe pourtant une autonomie de la question noire, qui nécessite
qu’on en fasse l’histoire. Des forces centrifuges
éloignent de cette conscience de couleur. Elles sont liées
à l’attachement de ces populations pour la culture
et le territoire d’origine. A l’inverse, les forces
centripètes, tendant à cette identification de couleur,
sont à chercher en France continentale. Elles sont liées
au processus de minoration sociale (discriminations, ségrégation
urbaine, exclusion de la communauté nationale par un discours
qui les ramène à l’ « étranger
», etc.) dont les populations africaines et caribéennes
sont également les victimes.
Cette génération d’historiens, qui entreprend
de restaurer dans l’histoire la place des invisibles, est
en mesure de venir au secours d’une France divisée.
Car, aujourd’hui, la crise d’identité n’est
pas celle des jeunes Antillais ou Africains, mais bien celle de
l’ensemble de la nation. Comme l’écrit François
Audigier, « il n’y a pas de perte de repère
des enfants sans une perte de repère des adultes ».
Tous les Français ont à déterminer ce qu’ils
ont en commun et à donner du sens à leur vivre ensemble.
Cette crise touche également ceux des Français qui
ne cessent de réclamer à une partie de leurs compatriotes
– dont les parents et grands-parents étaient déjà
français - des preuves continuelles d’intégration,
comme si eux étaient seuls dépositaires de l’identité
française. L’historien sait qu’en 1940 il y
avait une différence entre ceux qui se disaient attachés
à la France et ceux qui l’ont spontanément
défendue. Quand en finira-t-on avec le discours d’intégration,
qui fait peser un soupçon de « non francité
» sur tous les citoyens non-blancs ?
« la France aimez là ou quittez
là » vous-même !
L’expression « il est intégré »
est tout aussi inacceptable qu’ « il n’est pas
intégré ». Qu’est-ce un Noir intégré
? Un Noir que le Blanc invite à sa table ? Au nom de quoi
un citoyen blanc s’arroge-t-il le droit de décerner
un brevet de francité à son compatriote noir ? Ce
type de comportement est d’autant plus absurde quand le
Blanc, de parents étrangers, plaque ce discours sur son
compatriote antillais, Français depuis des générations.
Alors qu’une jeune Antillaise explique à son amie
les discriminations dont elle fait l’objet, celle-ci se
sent attaquée comme française. Sa réponse
- « Si tu es si mal ici, pourquoi restes-tu dans ce pays
? » - témoigne de son incapacité à
penser que son amie noire est française comme un donné
de naissance, alors qu’elle-même est de parents italiens.
La citoyenneté française du Noir est vue comme une
anomalie, le résultat de la générosité
de la France : « On veut bien faire des efforts pour les
reconnaître français mais ils doivent faire des efforts
d’intégration ». Max Gallo évoquait
dans son récent ouvrage - Fier d’être français
- ses parents italiens, en donnant comme raison à leur
intégration le fait qu’eux « aimaient ce pays
». Donner en modèle d’intégration cette
génération de migrants européens, qu’on
opposerait aux Noirs et Maghrébins qui seraient rétifs
à l’intégration, est indécent. C’est
oublier que lorsque ces migrants sont arrivés en France,
tous les Antillais, et de nombreux Africains, étaient déjà
citoyens français. C’est oublier que les enfants
antillais ont aujourd’hui les mêmes problèmes
que leurs arrières grands-parents. C’est refuser
de comprendre prégnance spécifique de la discrimination
tenant à la couleur de la peau. Est-on capable d’imaginer
une inversion du discours ? Les Antillais, Guyanais et Réunionnais,
les descendants des citoyens français d’Afrique subsaharienne,
se posant en « Français de souche », interrogeraient
alors la francité de ses fils et filles d’immigrants
européens, soulignant à la moindre occasion qu’une
génération pour faire un bon Français est
tout de même un peu juste ? Et si demain matin, on inversait
les données du problème ? Les citoyens français
« aux yeux verts » seraient systématiquement
contrôlés dans le métro. On leur demanderait
quotidiennement de se dire « fier d’être français
», interrogeant sans cesse leur degré d’intégration
au groupe « France ». Il y a fort à parier
qu’au bout de quelques semaines, ces citoyens ne se sentiraient
plus « français » mais membre du groupe des
« yeux verts ». Car si l’on ne peut se reconnaître
membre du groupe dont on est exclu, il est facile de s’identifier
au groupe pour lequel on est exclu. Je suis noir parce que je
suis exclu comme noir. Si certains n’aiment pas cette France
de la diversité, cette France qui, pour parodier l’expression
de James Baldwin, ne sera « plus jamais blanche »,
qu’ils la quittent, pour chercher un lieu du monde d’où
sera absent la rencontre et l’échange entre populations
de divers horizons.
Vers un mouvement des droits civiques français
?
Les associations où se retrouvent aujourd’hui Antillais
et Africains se définissent à partir de la perception
de ce qui fait leur spécificité : la mémoire
des aïeux esclaves (pour le Comité Marche du 23-Mai),
l’origine domienne (pour le collectif DOM), la couleur de
peau (pour le CRAN), la colonisation (pour les Indigènes
de la République). Face à la variété
de ces propositions identitaires, les individus se choisissent
et se définissent au grès de leur parcours de vie.
Tous ont en partage de devoir agir dans une France qui refuse
la diversité dont ils sont l’expression. Ces associations,
parfois concurrentes, pourraient prendre conscience qu'elles défendent
les mêmes populations, afin de bâtir ensemble un vaste
mouvement des droits civiques français. Au delà
de leurs différences, la demande d'égalité
effective est leur dénominateur commun : pour le passé,
une exigence d'histoire intégrant la diversité des
héritages ; pour le présent, la mise en place de
dispositifs mettant fin aux discriminations ; pour le futur, la
construction d'un espace francophone respectueux des diversités
qui le constituent.
France de la diversité ou diversité des Frances
? L’heure semble être à la division. Le 10
mai 2006, la nation française entendait commémorer
dans son ensemble l’abolition de l’esclavage. Les
différences de points de vue ont abouti à l’annulation
du grand concert prévu à Paris. De nombreux Antillais,
Guyanais et réunionnais préfèrent célébrer
la mémoire des aïeux esclaves le 23 mai et refusent
la date du 10 mai qu’ils considèrent comme une «
journée des Noirs de France ». Ils craignent que
l’identité antillaise ne se perde dans cette conscience
de couleur. L’histoire des Antilles et des Antillais en
France continentale est à penser dans sa globalité.
L’avenir des Antilles ne peut pas faire l’impasse
sur le sort des milliers d’enfants antillais nés
en France, comme l’avenir de cette jeune génération
doit prendre en compte les îles où sont nés
leurs parents et grands-parents. Il ne faut pas chercher à
opposer les uns aux autres car c’est ensemble que se construiront
les droits de tous.
Il est à craindre que les divisions laissent la place aux
extrêmes. Si les citoyens de bonne volonté ne parviennent
pas à s’entendre, émergeront des discours
plus radicaux, plus facilement audibles par des jeunes sans espoir
et par des médias en quête de sensationnalisme :
le journal télévisé de France 2, qui a donné
la parole au Groupe Ka suite à ses provocations antisémites,
a fait le minimum sur la journée du 10 mai. Les meneurs
de ce groupe s’engouffrent dans la perte de repères
de jeunes qui ne savent pas où se situer - France ? Antilles
? Afrique ? - en offrant comme refuge à leur imaginaire
une Egypte mythologique, lieu et temps tenant plus du fantasme
que de la réalité historique.
Ecrire l’histoire des invisibles, telle est la mission d’une
nouvelle génération d’historiens. Cela implique
de ne pas craindre de passer par l’étude des groupes
(« femmes », « jeunes », « groupes
ethniques ») - dans une république qui craint les
divisions communautaires - et de ne pas refuser par principe les
outils méthodologiques des chercheurs du monde anglophone
(« minority studies », « subaltern studies »,
« postcolonial studies »).